Agnès Dargent

Photo de Agnès  Dargent
© Agnès Dargent

biographie

Née en 1952 à Paris

Vit dans le Rhône

récit

Vit et travaille à Lyon. A.D.

bibliographie

  • Échappée, Cheyne éditeur, 2000.

extraits

Trajectoire

En tirant toujours vers l'est entre Lyon et Die je me lançai bravement dans le ressaut de bosses, bien disposée à m'en tenir à la juvénile vivacité d'un printemps qui débarquait en fanfare, déchiquetait les jeunes feuilles de sa lumière tranchante, allait jusqu'à débusquer les pâles bonjours des primevères sous les écheveaux d'herbes agglutinées par le gel.

Amaigrie et peu chargée, transportée dans l'éclatante nouveauté de la saison… Dieu que l'air était fluide un jour comme celui-ci… tout sourires, tout parfum ! Comme il venait gentiment se presser sur ma peau, me coiffer et chasser d'une caresse toutes les idées noires ! Dieu que la lumière était claire et bien purgée et comme on voudrait être nageuse pour aller là-haut brasser tout ce bleu d'eau, laisser derrière soi moutonner un funambulesque fil d'écume, ou se faire locataire d'un poisson-volant, loger dans ses nageoires et sillonner toute sa vie de son ondoyante nage. Voguer droit dans la brise.

Disposés comme les brochages des soieries lyonnaises, les branches d'églantines étageaient leurs bouquets de fleurs aux parfums sucrés de culottes avec ce fond d'amoniaque, et puis, il n'y avait plus d'odeurs lors des passages d'air cristallin au tranchant de lame où l'on était encore en hiver, tout de suite après, on entrait dans une autre atmosphère, un boudoir aux effluves de vendeuse en parfumerie, lilas, muguet, poudre de riz, on s'énerve à chercher quoi et quand on trouve, on se dit, c'est sûr, il y a, embusquées sous les mousses, de boudeuses violettes qui tyrannisent une kyrielle de cœurs tremblant à leurs pieds.
Sur la crête, cela ne durait pas, les parfums s'envolaient, il ne restait plus qu'à rejoindre le cortège des nuages et filer ensemble à belles jambes vers les versants cendrés d'une nuit qui, à l'est, nous avait devancés.
L'obscurité rameutait et chassait devant elle tout ce qui, le jour, est éparpillé ; au crépuscule, les vastes champs du ciel et de la terre se frottaient les uns aux autres comme le font les flancs des brebis poussées vers l'enclos, et alors, s'empêtraient les frelons aux froufrous parfumés des foins, et rappliquaient aussi les hallucinations, les fuyants fantômes cherchant commerce avec nous, oui, n'est-ce pas, qu'entendai-je là-bas de si indistinct, était-ce le vent qui courait entre les fils télégraphiques, le troupeau tintinnabulant vers l'étable ou le gentil babil des morts en balade ?

Dans cette campagne, surtout la nuit venue, pour ce qui est du confort il faut bien en rabattre, ne compter que sur soi. De restaurant, il n'en est pas question, par ici, personne n'aurait l'idée d'aller y manger, pourquoi sortir de chez soi pour aller s'asseoir dans une salle malpropre, chichement éclairée, ingurgiter une tambouille, payer scandaleusement cher ce qui ne demandait qu'à être arraché au jardin, au poulailler, apprêté en opinant du chef devant "C'est Mon Choix" et avalé avec Poivre d'Arvor ? D'ailleurs, d'auberges, il n'y en avait tout simplement aucune, il suffisait d'une cabine téléphonique éclairée pour faire chauffer quelque potage, dîner, adossée à la paroi vitrée, lire et goûter le silence en compagnie d'un crapaud songeur, depuis des lustres établi sous le rayonnage des annuaires. Nous tenant là, indifférents l'un à l'autre, comme dans sa cuisine un couple darbyste, chacun de son côté, occupé à méditer les impressions jetées par les sortilèges du printemps.

Lui, au lieu de lanterner sous les lampadaires, s'engonçait dans ses plis avec concentration, plissait ses pustuleuses paupières et devait régler au fond de son cerveau l'organique horlogerie de sa lubricité, il peaufinait son style tout en haute voltige, détentes, et piqués, songeant avec gravité aux lascives amantes qui bâillaient après lui de l'autre côté de la route comme à la catastrophique conjonction d'un pare-choc et de sa bondissante ardeur.

Enivrée de fatigue, de senteurs d'urine, je m'étais allongée, les bras le long du corps, dans l'étroit lavoir désaffecté, et me laissais rouler à la nuit toute alourdie d'oubli, bercée dans mon sarcophage.

Après la grande soûlerie du jour, tous autant que nous étions, violettes, crapaud, lune et cabine téléphonique, nous sombrions dans le sommeil.

Inédit extrait de "La Fée Dragée", 2001 © Agnès Dargent

médiation

  • table ronde et débat
  • rencontre avec des publics empêchés
  • rencontre avec une classe

Agnès Dargent

Photo de Agnès  Dargent
© Agnès Dargent

biographie

Née en 1952 à Paris

Vit dans le Rhône

récit

Vit et travaille à Lyon. A.D.

bibliographie

  • Échappée, Cheyne éditeur, 2000.

extraits

Trajectoire

En tirant toujours vers l'est entre Lyon et Die je me lançai bravement dans le ressaut de bosses, bien disposée à m'en tenir à la juvénile vivacité d'un printemps qui débarquait en fanfare, déchiquetait les jeunes feuilles de sa lumière tranchante, allait jusqu'à débusquer les pâles bonjours des primevères sous les écheveaux d'herbes agglutinées par le gel.

Amaigrie et peu chargée, transportée dans l'éclatante nouveauté de la saison… Dieu que l'air était fluide un jour comme celui-ci… tout sourires, tout parfum ! Comme il venait gentiment se presser sur ma peau, me coiffer et chasser d'une caresse toutes les idées noires ! Dieu que la lumière était claire et bien purgée et comme on voudrait être nageuse pour aller là-haut brasser tout ce bleu d'eau, laisser derrière soi moutonner un funambulesque fil d'écume, ou se faire locataire d'un poisson-volant, loger dans ses nageoires et sillonner toute sa vie de son ondoyante nage. Voguer droit dans la brise.

Disposés comme les brochages des soieries lyonnaises, les branches d'églantines étageaient leurs bouquets de fleurs aux parfums sucrés de culottes avec ce fond d'amoniaque, et puis, il n'y avait plus d'odeurs lors des passages d'air cristallin au tranchant de lame où l'on était encore en hiver, tout de suite après, on entrait dans une autre atmosphère, un boudoir aux effluves de vendeuse en parfumerie, lilas, muguet, poudre de riz, on s'énerve à chercher quoi et quand on trouve, on se dit, c'est sûr, il y a, embusquées sous les mousses, de boudeuses violettes qui tyrannisent une kyrielle de cœurs tremblant à leurs pieds.
Sur la crête, cela ne durait pas, les parfums s'envolaient, il ne restait plus qu'à rejoindre le cortège des nuages et filer ensemble à belles jambes vers les versants cendrés d'une nuit qui, à l'est, nous avait devancés.
L'obscurité rameutait et chassait devant elle tout ce qui, le jour, est éparpillé ; au crépuscule, les vastes champs du ciel et de la terre se frottaient les uns aux autres comme le font les flancs des brebis poussées vers l'enclos, et alors, s'empêtraient les frelons aux froufrous parfumés des foins, et rappliquaient aussi les hallucinations, les fuyants fantômes cherchant commerce avec nous, oui, n'est-ce pas, qu'entendai-je là-bas de si indistinct, était-ce le vent qui courait entre les fils télégraphiques, le troupeau tintinnabulant vers l'étable ou le gentil babil des morts en balade ?

Dans cette campagne, surtout la nuit venue, pour ce qui est du confort il faut bien en rabattre, ne compter que sur soi. De restaurant, il n'en est pas question, par ici, personne n'aurait l'idée d'aller y manger, pourquoi sortir de chez soi pour aller s'asseoir dans une salle malpropre, chichement éclairée, ingurgiter une tambouille, payer scandaleusement cher ce qui ne demandait qu'à être arraché au jardin, au poulailler, apprêté en opinant du chef devant "C'est Mon Choix" et avalé avec Poivre d'Arvor ? D'ailleurs, d'auberges, il n'y en avait tout simplement aucune, il suffisait d'une cabine téléphonique éclairée pour faire chauffer quelque potage, dîner, adossée à la paroi vitrée, lire et goûter le silence en compagnie d'un crapaud songeur, depuis des lustres établi sous le rayonnage des annuaires. Nous tenant là, indifférents l'un à l'autre, comme dans sa cuisine un couple darbyste, chacun de son côté, occupé à méditer les impressions jetées par les sortilèges du printemps.

Lui, au lieu de lanterner sous les lampadaires, s'engonçait dans ses plis avec concentration, plissait ses pustuleuses paupières et devait régler au fond de son cerveau l'organique horlogerie de sa lubricité, il peaufinait son style tout en haute voltige, détentes, et piqués, songeant avec gravité aux lascives amantes qui bâillaient après lui de l'autre côté de la route comme à la catastrophique conjonction d'un pare-choc et de sa bondissante ardeur.

Enivrée de fatigue, de senteurs d'urine, je m'étais allongée, les bras le long du corps, dans l'étroit lavoir désaffecté, et me laissais rouler à la nuit toute alourdie d'oubli, bercée dans mon sarcophage.

Après la grande soûlerie du jour, tous autant que nous étions, violettes, crapaud, lune et cabine téléphonique, nous sombrions dans le sommeil.

Inédit extrait de "La Fée Dragée", 2001 © Agnès Dargent

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