Anne-Marie Langlois

Photo de Anne-Marie  Langlois
© Jean-Pierre Dufresne

biographie

Née à Alger, Algérie

Vit dans la Drôme

courriel : am.langlois@wanadoo.fr

roman, récit

J'ai passé mon enfance et ma jeunesse sur les Hauts Plateaux du Sersou, dans le Sud algérien aux confins du Sahara, où mon père possédait une ferme.

Une enfance particulière dans un paysage aride et isolé, les premières années d'apprentissage à l'école du domaine qui accueillait les enfants de la région, m'a donné le goût des déserts, des campagnes ensoleillées, et d'une forme de solitude.

C'est pourtant à Paris que j'ai longuement vécu, pour des raisons familiales et professionnelles. J'y ai exercé des métiers variés, sans rapport avec mes études d'anglais et de psychologie : illustrations pour des journaux d'enfants et la publicité, correction de textes pour les éditions Ramsay, restauration de tableaux. Puis j'ai eu une galerie de tableaux post-impressionnistes et modernes. L'écriture passait après toutes ces obligations - dont certaines m'ont donné beaucoup de plaisir - dans un temps difficilement dérobé, d'où de nombreux manuscrits inachevés.

En 1989, j'ai pu enfin acheter une ancienne bergerie au milieu des champs de lavande près de Grignan, conforme aux désirs de toute une vie. C'est là que je vis complètement depuis 1998.

En 2003, mon premier roman a été publié.

Depuis l'écriture est enfin devenue mon activité principale. A-M. L.

bibliographie

  • Enclaves, Robert Laffont, 2007.
  • Le Passant, Belfond, 2004.
  • Se souvenir de Sébaïn, Belfond, 2003.

extraits

En 1919, la guerre finie, le patron de Pedro l’envoie travailler à Tanger. Nous partons tous les trois vivre dans la chaleur, le paludisme et un extrême dénuement. Ce sont mes premiers souvenirs. Nous habitons à côté de la fabrique, face aux quais blancs de chaleur. Je me souviens du ronflement du gros ventilateur dans l’unique pièce, des mouches écrasées sur ma peau, et qui me dégoûtent, des soupirs de ma mère, de cette manie qu’elle a toujours eue, de marmonner indistinctement des plaintes ou des prières. Je me souviens aussi du froid humide de l’hiver, nous nous chauffons à peine. Mon père va avec une charrette tirée par un âne – notre unique moyen de locomotion, le même que celui de ses ouvriers indigènes - chercher du bois qu’on brûle avec parcimonie. Est-il honteux d’être aussi pauvre, aussi démuni ? Mes parents acceptent tout avec docilité, parce que c’est Dieu qui le veut. Dieu commande leurs destins, cela ne se discute pas. Il me reste une photo de cette époque, les années l’ont décolorée. J’ai une jolie petite robe, un bonnet blanc et brodé. Mes parents sont habillés en noir, Antonia porte des bas et une robe épaisse malgré la chaleur, Pedro un costume ; nous avons une élégance citadine et insolite dans la poussière et le dénuement de ce qui nous entoure. Nous posons devant la fabrique, un bâtiment rectangulaire entouré de piles de caisses, dont le seul ornement est le nom étalé sur toute sa largeur. Tout autour, l’aridité est absolue, aucune végétation, deux chiens faméliques apparaissent dans un angle, celui qui a pris la photo a dû essayer en vain de les chasser. Le Tanger qui quelques années plus tard deviendra le lieu à la mode où se rueront les artistes renommés, une société riche et interlope qui s’appropriera les décors de l’orientalisme et le confort de l’occident, comme il est loin de mes modestes parents ! Pedro a une raie sur le côté, de bons yeux marrons, j’adore son sourire qui se dissimule sous la barrière d’un épaisse moustache incroyablement drue et piquante. Antonia est-elle belle ? Je ne lui ai même pas accordé ça. Pourtant, en regardant aujourd’hui la photo, il me semble qu’avec ses épais cheveux relevés en un lourd chignon sur la nuque, ses grands yeux mélancoliques, l’ovale un peu lourd de sa figure, elle a la beauté classique des Méditerranéennes. Il m’est d’ailleurs parfois arrivé de trouver aux visages de statues grecques des traits comparables à ceux de ma mère. Elle n’est pas grande et malgré sa taille fine, ses seins trop importants lui donnent une silhouette tassée. Même sur cette mauvaise photo, on perçoit ce qui caractérisait mes parents : une expression de douceur, de gentillesse infinie, quelque chose de timide et modeste. Ils sont ce que je ne serai jamais : résignés.
Est-ce que déjà je haïssais en eux leur soumission à l’ordre arbitraire du monde ? Se sont-ils à un moment révoltés contre les injustices qui leur furent infligées, leur destin volé par les mauvais coups du sort, aggravés par un entourage cynique, intéressé et sans scrupules qui les déposséda de tout, eux incapables de se défendre ? Mon père n’osa jamais faire remarquer à son patron qu’il le tuait au travail avec des horaires inhumains, qu’il le volait sur son salaire, qu’il ne tenait pas ses promesses de l’augmenter ou de lui donner quelques jours de repos. Il devait éprouver de la jouissance, ce parvenu, à écraser le gendre de celui qui était quelques années auparavant l’un des plus gros armateurs espagnols. Cela avait dû être une belle revanche, de pouvoir racheter tous ces beaux bateaux, pour un prix dérisoire, à cette famille pour qui la faillite était un irrémédiable déshonneur. De toute sa vie, mon père n’eut d’autre repos que le dimanche et les fêtes carillonnées. Avec la grand-messe et les Vêpres, Dieu s’en octroyait la part principale. Durant les heures restantes, il partait avec sa barque pêcher à la palangrotte. Je ne lui connus jamais d’autre plaisir que celui-là. Parfois ma mère me permettait de l’accompagner, j’étais étourdie de ce bonheur. Sur la barque oscillante, dans tout ce bleu éclatant, je fermais les yeux et pour la première fois, je sentais mon cœur battre, un cœur vivant. À notre retour, Antonia faisait griller sur la plage les poissons pêchés. Nous les mangions avec du pain, un peu d’huile d’olive et un oignon cru, à l’ombre d’un triangle de voilure tendu entre trois piquets. Le sable était en fusion, la plage déserte, la mer bleu de cobalt soupirait à nos pieds. Oui, durant ces courts moments, je crois que j’ai été une petite fille heureuse.

Extrait du roman "La Mémoire d'Ana", 2011 © Anne-Marie Langlois.

presse

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Anne-Marie Langlois

Photo de Anne-Marie  Langlois
© Jean-Pierre Dufresne

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Née à Alger, Algérie

Vit dans la Drôme

courriel : am.langlois@wanadoo.fr

roman, récit

J'ai passé mon enfance et ma jeunesse sur les Hauts Plateaux du Sersou, dans le Sud algérien aux confins du Sahara, où mon père possédait une ferme.

Une enfance particulière dans un paysage aride et isolé, les premières années d'apprentissage à l'école du domaine qui accueillait les enfants de la région, m'a donné le goût des déserts, des campagnes ensoleillées, et d'une forme de solitude.

C'est pourtant à Paris que j'ai longuement vécu, pour des raisons familiales et professionnelles. J'y ai exercé des métiers variés, sans rapport avec mes études d'anglais et de psychologie : illustrations pour des journaux d'enfants et la publicité, correction de textes pour les éditions Ramsay, restauration de tableaux. Puis j'ai eu une galerie de tableaux post-impressionnistes et modernes. L'écriture passait après toutes ces obligations - dont certaines m'ont donné beaucoup de plaisir - dans un temps difficilement dérobé, d'où de nombreux manuscrits inachevés.

En 1989, j'ai pu enfin acheter une ancienne bergerie au milieu des champs de lavande près de Grignan, conforme aux désirs de toute une vie. C'est là que je vis complètement depuis 1998.

En 2003, mon premier roman a été publié.

Depuis l'écriture est enfin devenue mon activité principale. A-M. L.

bibliographie

  • Enclaves, Robert Laffont, 2007.
  • Le Passant, Belfond, 2004.
  • Se souvenir de Sébaïn, Belfond, 2003.

extraits

En 1919, la guerre finie, le patron de Pedro l’envoie travailler à Tanger. Nous partons tous les trois vivre dans la chaleur, le paludisme et un extrême dénuement. Ce sont mes premiers souvenirs. Nous habitons à côté de la fabrique, face aux quais blancs de chaleur. Je me souviens du ronflement du gros ventilateur dans l’unique pièce, des mouches écrasées sur ma peau, et qui me dégoûtent, des soupirs de ma mère, de cette manie qu’elle a toujours eue, de marmonner indistinctement des plaintes ou des prières. Je me souviens aussi du froid humide de l’hiver, nous nous chauffons à peine. Mon père va avec une charrette tirée par un âne – notre unique moyen de locomotion, le même que celui de ses ouvriers indigènes - chercher du bois qu’on brûle avec parcimonie. Est-il honteux d’être aussi pauvre, aussi démuni ? Mes parents acceptent tout avec docilité, parce que c’est Dieu qui le veut. Dieu commande leurs destins, cela ne se discute pas. Il me reste une photo de cette époque, les années l’ont décolorée. J’ai une jolie petite robe, un bonnet blanc et brodé. Mes parents sont habillés en noir, Antonia porte des bas et une robe épaisse malgré la chaleur, Pedro un costume ; nous avons une élégance citadine et insolite dans la poussière et le dénuement de ce qui nous entoure. Nous posons devant la fabrique, un bâtiment rectangulaire entouré de piles de caisses, dont le seul ornement est le nom étalé sur toute sa largeur. Tout autour, l’aridité est absolue, aucune végétation, deux chiens faméliques apparaissent dans un angle, celui qui a pris la photo a dû essayer en vain de les chasser. Le Tanger qui quelques années plus tard deviendra le lieu à la mode où se rueront les artistes renommés, une société riche et interlope qui s’appropriera les décors de l’orientalisme et le confort de l’occident, comme il est loin de mes modestes parents ! Pedro a une raie sur le côté, de bons yeux marrons, j’adore son sourire qui se dissimule sous la barrière d’un épaisse moustache incroyablement drue et piquante. Antonia est-elle belle ? Je ne lui ai même pas accordé ça. Pourtant, en regardant aujourd’hui la photo, il me semble qu’avec ses épais cheveux relevés en un lourd chignon sur la nuque, ses grands yeux mélancoliques, l’ovale un peu lourd de sa figure, elle a la beauté classique des Méditerranéennes. Il m’est d’ailleurs parfois arrivé de trouver aux visages de statues grecques des traits comparables à ceux de ma mère. Elle n’est pas grande et malgré sa taille fine, ses seins trop importants lui donnent une silhouette tassée. Même sur cette mauvaise photo, on perçoit ce qui caractérisait mes parents : une expression de douceur, de gentillesse infinie, quelque chose de timide et modeste. Ils sont ce que je ne serai jamais : résignés.
Est-ce que déjà je haïssais en eux leur soumission à l’ordre arbitraire du monde ? Se sont-ils à un moment révoltés contre les injustices qui leur furent infligées, leur destin volé par les mauvais coups du sort, aggravés par un entourage cynique, intéressé et sans scrupules qui les déposséda de tout, eux incapables de se défendre ? Mon père n’osa jamais faire remarquer à son patron qu’il le tuait au travail avec des horaires inhumains, qu’il le volait sur son salaire, qu’il ne tenait pas ses promesses de l’augmenter ou de lui donner quelques jours de repos. Il devait éprouver de la jouissance, ce parvenu, à écraser le gendre de celui qui était quelques années auparavant l’un des plus gros armateurs espagnols. Cela avait dû être une belle revanche, de pouvoir racheter tous ces beaux bateaux, pour un prix dérisoire, à cette famille pour qui la faillite était un irrémédiable déshonneur. De toute sa vie, mon père n’eut d’autre repos que le dimanche et les fêtes carillonnées. Avec la grand-messe et les Vêpres, Dieu s’en octroyait la part principale. Durant les heures restantes, il partait avec sa barque pêcher à la palangrotte. Je ne lui connus jamais d’autre plaisir que celui-là. Parfois ma mère me permettait de l’accompagner, j’étais étourdie de ce bonheur. Sur la barque oscillante, dans tout ce bleu éclatant, je fermais les yeux et pour la première fois, je sentais mon cœur battre, un cœur vivant. À notre retour, Antonia faisait griller sur la plage les poissons pêchés. Nous les mangions avec du pain, un peu d’huile d’olive et un oignon cru, à l’ombre d’un triangle de voilure tendu entre trois piquets. Le sable était en fusion, la plage déserte, la mer bleu de cobalt soupirait à nos pieds. Oui, durant ces courts moments, je crois que j’ai été une petite fille heureuse.

Extrait du roman "La Mémoire d'Ana", 2011 © Anne-Marie Langlois.

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