Dominique Dubreuil

Photo de Dominique  Dubreuil
© Dominique Dubreuil

biographie

Né en 1939 à Roanne, Loire

Vit dans le Rhône

courriel : dubreuil.dominique@free.fr

roman

Après des études d'histoire à l'université de Lyon, j'ai opté pour une formule que j'estimais plus originale et créative, le journalisme. J'étais aidé dans cette démarche par Jean-Marie Domenach, qui m'ouvrait le "Journal à plusieurs voix" de la revue "Esprit", pour y faire mes gammes… Parallèlement à cette activité, j'essayai du journalisme régional à Lyon, et après quelques déboires en mai-juin 1968, je tentai en compagnie de quelques amis une expérience de journalisme indépendant, un "Objectif" qui se voulait en marge du système. Les temps n'étaient sans doute pas venus, et il me fallut ensuite me diriger vers le théâtre, où je fus dans l'équipe qui succédait à celle de Jean Dasté, dramaturge à la Comédie de Saint-Étienne, période pendant laquelle j'écrivis aussi une pièce créée par le TPJ, "Scènes édifiantes de la vie de Brixonopoulos". Mes goûts musicaux me conduisirent ensuite vers l'enseignement en conservatoire, où je finis par passer un concours qui me titularisa dans un poste de culture générale artistique. J'avais entre temps produit pour France Culture et France Musique un certain nombre d'émissions, et j'ai continué dans cette voie, en signant aussi des livrets et contributions diverses sur les opéras et programmes de concerts. Mais l'activité plus souterraine ou du moins discrète est demeurée l'écriture : en plus de trois ouvrages de nature sociologique au Seuil et d'un livre en collaboration sur le concerto, j'ai cherché du côté de l'imaginaire : pour La Galerie, rêverie sur un opéra de Mozart, pour des "Notations" qui cherchent à attraper l'air poétique du temps, pour des "Scènes de la vie de Franz" qui évoluent dans les paysages mentaux du romantisme… Et récemment pour une "Absente", roman qui en partant du réel historique (fin XIXe, l'anarchisme, la justice politique) rêve sur la création picturale et la solitude. D.D.

bibliographie

  • "Je voudrais, dit Franz", Éditions Stéphane Bachès, 2004.
  • L'Absente, Éditions Stéphane Bachès, 1999.
  • Le Concerto, en collaboration avec J. Dorival et D. Gaudet, Aléas, 1992.
  • L'Isère, Le Seuil, 1972.
  • Le Rhône, Le Seuil, 1970.
  • Grenoble, ville-test, Le Seuil, 1967.

extraits

Le Convoi d'Alexandre

C'est un convoi dans la plaine qui au-delà de la ville se devine interminable, sans but comme toutes les plaines de grand hiver. Était-ce bien 1825 ? Les mémorialistes l'ont noté, ils le savent et sont susceptibles de répondre à nombre de questions, ils ont consigné cela dans les registres qui emplissent la bibliothèque de l'Empereur.
Parfois le vent fait tourbillonner la neige. Quand on regarde à cet horizon de l'est, on aperçoit les colonnes de l'impalpable qui oscillent puis s'abattent tout à coup. Sur le fond des ciels presque noirs au cœur de décembre, la neige éblouissante et terne tout à la fois - allez comprendre cette contradiction-là, mais il faut l'inscrire parce que c'est la vérité même de la nature -, renforce la sensation que le monde est coupé en deux, à l'horizontale.
Cette plaine est déserte, bien qu'on ne soit guère éloigné de la ville. Sauf le convoi dont Franz n'ignore pas la composition : des cavaliers en éclaireurs et en arrière-garde, quatre berlines de couleur sombre - les dignitaires sont à l'intérieur ? -, et au milieu des berlines le plus inattendu des véhicules. C'est analogue à une prolonge d'artillerie dont le caisson d'une longueur totalement inusitée - une plate-forme - porte non point les habituels canons mais un catafalque drapé de noir et d'or, et juste derrière lui deux pianos qui se font face, de telle façon que chaque exécutant peut suivre les expressions du visage de son vis-à-vis. L'attelage est tiré par six chevaux caparaçonnés de noir, deux cavaliers habillés en blanc conduisant le groupe de tête.
"Avec des traîneaux, tout cela eût passé plus facilement", dit Franz à voix haute. Je n'aurais pas eu à exécuter cette commande pour le corps du tsar Alexandre. Et maintenant il faut que cela s'en aille si loin, si loin… Tant que je n'aurai pas donné aux deux pianistes les indications qui leur permettront de jouer sans trêve jusqu'à l'autre capitale, celle de l'autocrate, il n'y aura pas de répit. Il faudra qu'ils répètent des milliers de fois la marche funèbre, et puis qu'ils improvisent des variations dont leur habileté saura bien tirer le meilleur. Le pis est cette visite d'hier, ceux qui se sont présentés comme des envoyés de l'Empereur - mais après tout devais-je les croire ? "Tout le monde ici a intérêt à ce que le convoi disparaisse au plus tôt. Quelle idée a-t-il eu de mourir dans notre ville ? On se le demande jusqu'en très haut lieu. Et comme nous connaissons vos sentiments vis-à-vis de celui que vous nommez le tsar de toutes les Russies écrasées… Mais si, mais si." Et en baissant de ton : " Ce cadavre-là ne va pas tarder à sentir malgré la chance qu'on a que ça se soit passé en hiver." (Et là, j'ai compris qu'ils me provoquaient, ils avaient les gestes ondoyants et mauvais de tous les mouchards, cette façon de chercher une connivence de leur interlocuteur pour mieux le perdre, mais qu'y pouvais-je ?) "Ainsi, ils remporteront leur servage avec eux, nous savons que vous n'aimez pas trop ces coutumes qui ne valent rien, Dieu merci, pour nos braves paysans catholiques. En tout cas, on nous a bien spécifié que la rapidité avec laquelle ce cortège passerait derrière l'horizon de l'est dépendait de la quantité de musique donnée aux deux drôles qui attendent sur la prolonge. Ordre d'en-haut, ne nous en demandez pas plus. Faut faire vite. Ils connaissent leur travail, dans les bureaux de Sa Majesté. Allez, ne perdez pas de temps !".
"J'ai froid, pense Franz. Pourtant le feu ronfle dans la cheminée, et c'est à travers les carreaux que j'aperçois le convoi qui n'a plus l'air d'avancer. Les sbires doivent avoir raison : pour que ça passe au-delà du Danube, sans retour, il faut que je continue. D'un autre côté, si le catafalque revenait, les gardes de l'Empereur le refouleraient, puisque j'ai écrit le thème de la marche. En tant que compositeur, je trouve plutôt bon ce thème, il est intelligemment articulé, et il contient assez de substance pour un développement 'à l'infini'. Je suis sûr que j'ai assez chargé l'écriture en accords si graves que cela doit s'entendre dans les campagnes, très loin de la trace ouverte par les cavaliers. La neige accumulée porte avec elle un silence qui fait merveille pour la propagation des sons. Allons, qu'est-ce qui m'empêche de mener la tâche à bien ? Pourquoi la neige a-t-elle commencé à tourbillonner ? Qu'est-ce qui leur faut encore ? Aurai-je la force de continuer, est-ce que mon acompte de musique ne leur suffira pas ? Les sbires vont-ils revenir ? Je n'aurais jamais pensé qu'un petit musicien comme moi ait à répondre de ses actes devant tout un peuple. Et qu'est-ce qui me paralyse ? Je vois pourtant que ma propre mort, elle aussi, recule avec cet horizon dont ils vont franchir la barrière dès que le convoi pourra se mettre en route. Oui, tout me pousse à cette abondance, à cette facilité dans la composition dont mes amis me félicitent. Allons courage !".
Mais Franz ne semble pas pouvoir quitter son poste d'observation, derrière la fenêtre. Il demeure, fasciné, le front posé contre les carreaux glacés. On frappe à la porte, des coups brutaux que séparent des trous de silence. Franz a-t-il seulement entendu ? Là-bas, tout est resté immobile, et il semble au musicien que les visages des cavaliers viennent de se tourner vers la ville, là où lui se tient. Il y a une attente impérieuse. Ou alors, regardent-ils seulement dans cette direction pour comprendre ce qui continue à retenir le convoi entre les tourbillons ?
Extrait de "Je voudrais, dit Franz", © Éditions Stéphane Bachès, 2004

médiation

  • lecture
  • table ronde et débat
  • rencontre avec des publics empêchés
  • rencontre avec une classe

Dominique Dubreuil

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© Dominique Dubreuil

biographie

Né en 1939 à Roanne, Loire

Vit dans le Rhône

courriel : dubreuil.dominique@free.fr

roman

Après des études d'histoire à l'université de Lyon, j'ai opté pour une formule que j'estimais plus originale et créative, le journalisme. J'étais aidé dans cette démarche par Jean-Marie Domenach, qui m'ouvrait le "Journal à plusieurs voix" de la revue "Esprit", pour y faire mes gammes… Parallèlement à cette activité, j'essayai du journalisme régional à Lyon, et après quelques déboires en mai-juin 1968, je tentai en compagnie de quelques amis une expérience de journalisme indépendant, un "Objectif" qui se voulait en marge du système. Les temps n'étaient sans doute pas venus, et il me fallut ensuite me diriger vers le théâtre, où je fus dans l'équipe qui succédait à celle de Jean Dasté, dramaturge à la Comédie de Saint-Étienne, période pendant laquelle j'écrivis aussi une pièce créée par le TPJ, "Scènes édifiantes de la vie de Brixonopoulos". Mes goûts musicaux me conduisirent ensuite vers l'enseignement en conservatoire, où je finis par passer un concours qui me titularisa dans un poste de culture générale artistique. J'avais entre temps produit pour France Culture et France Musique un certain nombre d'émissions, et j'ai continué dans cette voie, en signant aussi des livrets et contributions diverses sur les opéras et programmes de concerts. Mais l'activité plus souterraine ou du moins discrète est demeurée l'écriture : en plus de trois ouvrages de nature sociologique au Seuil et d'un livre en collaboration sur le concerto, j'ai cherché du côté de l'imaginaire : pour La Galerie, rêverie sur un opéra de Mozart, pour des "Notations" qui cherchent à attraper l'air poétique du temps, pour des "Scènes de la vie de Franz" qui évoluent dans les paysages mentaux du romantisme… Et récemment pour une "Absente", roman qui en partant du réel historique (fin XIXe, l'anarchisme, la justice politique) rêve sur la création picturale et la solitude. D.D.

bibliographie

  • "Je voudrais, dit Franz", Éditions Stéphane Bachès, 2004.
  • L'Absente, Éditions Stéphane Bachès, 1999.
  • Le Concerto, en collaboration avec J. Dorival et D. Gaudet, Aléas, 1992.
  • L'Isère, Le Seuil, 1972.
  • Le Rhône, Le Seuil, 1970.
  • Grenoble, ville-test, Le Seuil, 1967.

extraits

Le Convoi d'Alexandre

C'est un convoi dans la plaine qui au-delà de la ville se devine interminable, sans but comme toutes les plaines de grand hiver. Était-ce bien 1825 ? Les mémorialistes l'ont noté, ils le savent et sont susceptibles de répondre à nombre de questions, ils ont consigné cela dans les registres qui emplissent la bibliothèque de l'Empereur.
Parfois le vent fait tourbillonner la neige. Quand on regarde à cet horizon de l'est, on aperçoit les colonnes de l'impalpable qui oscillent puis s'abattent tout à coup. Sur le fond des ciels presque noirs au cœur de décembre, la neige éblouissante et terne tout à la fois - allez comprendre cette contradiction-là, mais il faut l'inscrire parce que c'est la vérité même de la nature -, renforce la sensation que le monde est coupé en deux, à l'horizontale.
Cette plaine est déserte, bien qu'on ne soit guère éloigné de la ville. Sauf le convoi dont Franz n'ignore pas la composition : des cavaliers en éclaireurs et en arrière-garde, quatre berlines de couleur sombre - les dignitaires sont à l'intérieur ? -, et au milieu des berlines le plus inattendu des véhicules. C'est analogue à une prolonge d'artillerie dont le caisson d'une longueur totalement inusitée - une plate-forme - porte non point les habituels canons mais un catafalque drapé de noir et d'or, et juste derrière lui deux pianos qui se font face, de telle façon que chaque exécutant peut suivre les expressions du visage de son vis-à-vis. L'attelage est tiré par six chevaux caparaçonnés de noir, deux cavaliers habillés en blanc conduisant le groupe de tête.
"Avec des traîneaux, tout cela eût passé plus facilement", dit Franz à voix haute. Je n'aurais pas eu à exécuter cette commande pour le corps du tsar Alexandre. Et maintenant il faut que cela s'en aille si loin, si loin… Tant que je n'aurai pas donné aux deux pianistes les indications qui leur permettront de jouer sans trêve jusqu'à l'autre capitale, celle de l'autocrate, il n'y aura pas de répit. Il faudra qu'ils répètent des milliers de fois la marche funèbre, et puis qu'ils improvisent des variations dont leur habileté saura bien tirer le meilleur. Le pis est cette visite d'hier, ceux qui se sont présentés comme des envoyés de l'Empereur - mais après tout devais-je les croire ? "Tout le monde ici a intérêt à ce que le convoi disparaisse au plus tôt. Quelle idée a-t-il eu de mourir dans notre ville ? On se le demande jusqu'en très haut lieu. Et comme nous connaissons vos sentiments vis-à-vis de celui que vous nommez le tsar de toutes les Russies écrasées… Mais si, mais si." Et en baissant de ton : " Ce cadavre-là ne va pas tarder à sentir malgré la chance qu'on a que ça se soit passé en hiver." (Et là, j'ai compris qu'ils me provoquaient, ils avaient les gestes ondoyants et mauvais de tous les mouchards, cette façon de chercher une connivence de leur interlocuteur pour mieux le perdre, mais qu'y pouvais-je ?) "Ainsi, ils remporteront leur servage avec eux, nous savons que vous n'aimez pas trop ces coutumes qui ne valent rien, Dieu merci, pour nos braves paysans catholiques. En tout cas, on nous a bien spécifié que la rapidité avec laquelle ce cortège passerait derrière l'horizon de l'est dépendait de la quantité de musique donnée aux deux drôles qui attendent sur la prolonge. Ordre d'en-haut, ne nous en demandez pas plus. Faut faire vite. Ils connaissent leur travail, dans les bureaux de Sa Majesté. Allez, ne perdez pas de temps !".
"J'ai froid, pense Franz. Pourtant le feu ronfle dans la cheminée, et c'est à travers les carreaux que j'aperçois le convoi qui n'a plus l'air d'avancer. Les sbires doivent avoir raison : pour que ça passe au-delà du Danube, sans retour, il faut que je continue. D'un autre côté, si le catafalque revenait, les gardes de l'Empereur le refouleraient, puisque j'ai écrit le thème de la marche. En tant que compositeur, je trouve plutôt bon ce thème, il est intelligemment articulé, et il contient assez de substance pour un développement 'à l'infini'. Je suis sûr que j'ai assez chargé l'écriture en accords si graves que cela doit s'entendre dans les campagnes, très loin de la trace ouverte par les cavaliers. La neige accumulée porte avec elle un silence qui fait merveille pour la propagation des sons. Allons, qu'est-ce qui m'empêche de mener la tâche à bien ? Pourquoi la neige a-t-elle commencé à tourbillonner ? Qu'est-ce qui leur faut encore ? Aurai-je la force de continuer, est-ce que mon acompte de musique ne leur suffira pas ? Les sbires vont-ils revenir ? Je n'aurais jamais pensé qu'un petit musicien comme moi ait à répondre de ses actes devant tout un peuple. Et qu'est-ce qui me paralyse ? Je vois pourtant que ma propre mort, elle aussi, recule avec cet horizon dont ils vont franchir la barrière dès que le convoi pourra se mettre en route. Oui, tout me pousse à cette abondance, à cette facilité dans la composition dont mes amis me félicitent. Allons courage !".
Mais Franz ne semble pas pouvoir quitter son poste d'observation, derrière la fenêtre. Il demeure, fasciné, le front posé contre les carreaux glacés. On frappe à la porte, des coups brutaux que séparent des trous de silence. Franz a-t-il seulement entendu ? Là-bas, tout est resté immobile, et il semble au musicien que les visages des cavaliers viennent de se tourner vers la ville, là où lui se tient. Il y a une attente impérieuse. Ou alors, regardent-ils seulement dans cette direction pour comprendre ce qui continue à retenir le convoi entre les tourbillons ?
Extrait de "Je voudrais, dit Franz", © Éditions Stéphane Bachès, 2004

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