François Joly

Photo de François  Joly
© François Joly

biographie

Né en 1939 à Béziers, Hérault

Vit en Isère

roman

Né en 1939 , ne connaît son père que lorsqu'il rentre des camps allemands. Petite enfance à Vias dans l'Hérault. Adolescence en Dauphiné puis dans la région lyonnaise. Études supérieures à Lyon et à Grenoble. Guerre d'Algérie. Des petits boulots : pion dans un internat, guide aux États-Unis, répétiteur, moniteur d'escrime, maître auxiliaire, archéologue, organisateur de spectacles. Il voyage beaucoup, pêche le mérou en Méditerranée, le requin avec les Indiens de Puerto Escondido au Mexique. D'Ibiza, où il a vécu la grande histoire des hippies, il a rapporté des souvenirs étonnants ; du Canada le goût des grands espaces ; de New York et de la West-Coast des piles de disques de jazz. Ses romans sont traduits dans plusieurs langues étrangères aussi variées que le polonais et le japonais. François Joly est actuellement conseiller principal d'éducation dans un grand lycée et président de la MJC de Vienne en Isère où il s'occupe, en particulier, de jeunes en difficulté. Il est le fondateur des Journées du roman policier à Vienne, "Sang d'Encre". Dans le cadre du Jazz-club de Lyon, il fait partie du staff du Festival de Jazz à Vienne. Il anime une émission de jazz sur une radio rock depuis dix ans et donne des conférences dans les pays francophones sur les romans policiers dont il est un collectionneur passionné.

Jean-Yves Estre, "Le Dauphiné libéré".

bibliographie

  • La Mort, comme un service, Éditions Nykta, Petite Nuit, 2009.
  • Je vous promets l'enfer, Oslo éditions, Noir sang, 2009.
  • Moral ou immoral ? C'est selon…, Éditions Realis Utopia, 2008.
  • Les Fans sans balance, Éditions La Branche, Suite noire, 2006.
  • La Rage, Gallimard, Série noire, 2002.
  • Le Grand Blanc, Éditions de la Baleine, 1997.
  • Chicagone, Éditions de la Baleine, Le Poulpe, 1996.
  • Notes de sang, Les Éditions de la Table ronde, 1993. Réédition chez Gallimard, Série noire, en 1997.
  • L'Homme au mégot, Gallimard, Série noire, 1990.
  • Be-bop à Lola, Gallimard, Série noire, 1989. Réédition en 2003.

extraits

Quand j'ai débarqué aux States en 70, je n'avais qu'un seul contact à New-york City, un certain Jo W. Tesdall qui fricotait dans une organisation juive de voyages organisés. Cette affaire minable pour étudiants très désargentés se chargeait de véhiculer des mecs qui voulaient revisiter Kerouac ou Miller sur le terrain. Je suis donc parti dans le Massachussets pour me rendre compte, un peu tard, que ce n'était pas sur l'interstate 95 ni à Columbia que je m'imprégnerais du vécu de l'auteur de "On The Road". Je fis un détour par les Grands Lacs, logeais une paire de jours au trentième étage de l'Y.M.C.A. où j'eus la chance de rencontrer un gars qui m'emmena aux répétitions de l'Art Ensemble.
Il faut dire que, toute ma vie, je me suis baladé avec ma boîte noire qui contient un vieux Selmer dont je joue moyennement mais qui me sert de passeport. C'est fou comme la vue d'un saxo abaisse de barrières. Tu mendies dans la rue, tu pleures à la porte des églises, tu essayes d'apitoyer les petites vieilles ou les femmes enceintes, tu vas découvrir les limites étroites de la charité. Inversement, sans te la faire Chet Baker en perdition, avec ta caisse sombre, tu trouveras toujours un mec pour te payer un verre, te refiler un sandwich et t'emmener dans un trou à rat faire le bœuf de ta vie.
Quand j'ai dit aux musiciens de l'Art Ensemble que je m'étais payé leur premier disque enregistré à Paris, ils ont abandonné leur attitude très distante envers le petit blanc pour fraterniser comme seuls savent le faire les black. Ils ont voulu que je sorte mon tenor de son piège mais malgré les verres de bourbon, j'ai gardé assez de lucidité pour ne pas me couvrir de ridicule. C'est ainsi que j'ai loupé une jam historique.
Je suis reparti de la Cité des vents dans une vieille Ford Impala conduite par un Chicano qui, profitant de la boîte automatique, conduisait d'une main et tenait, de l'autre, un harmonica rouillé dont il jouait à la manière de Toots Thielemans. On a beaucoup bu encore, beaucoup dégueulé aussi et j'ai compris pourquoi Clifford Brown, Bessie Smith, Chu Berry et tant d'autres musiciens de jazz étaient morts sur la route.
Quand on est arrivé à la Grosse Pomme, on m'a largué sur un trottoir de Time-Square. Pas question de m'emmener dans Harlem. À cette époque les Black Panthers flinguaient à vue sur tout ce qui était blanc, juste retour des temps racistes peu lointains.
Tesdall que j'avais laissé tomber à ma manière, c'est-à-dire sans trop prendre de gants, a bien voulu m'héberger. J'ai découvert que c'était un type bien, sans rancune tenace. On a bu quelques verres et si mes souvenirs se tiennent bien, je crois qu'il m'a même invité à dîner.
Le lendemain, en cherchant dans la poche de mon jean quelques restes de dollars pour payer ma première bière du matin, j'ai extirpé un bout de papier où était griffonnée une adresse. J'allais le faire rejoindre le fond de ma poche pour un emploi futur de mouchoir ou de pécu lorsque je découvris que le propriétaire de l'adresse s'appelait John Lewis. Je n'aurais pas fréquenté des musiciens de haute volée, j'aurais pensé à une coïncidence mais, réflexion faite, le Lewis en question habitait sur Central Park et, après tout, ce pouvait bien être le célèbre pianiste du non moins célèbre Modern Jazz Quartet. Il me semblait me souvenir que mes copains musiciens avaient parlé d'un énorme raout qui se faisait à N.Y.C. ce jour-là. Tout le monde branché de l'époque devait se retrouver. Il devait y avoir du champagne français, des poupées de luxe.
Dans les brumes de l'alcool du moment, je n'y avais guère attaché d'importance, mon truc étant plutôt la gnôle ordinaire et le cul prolétaire mais le nom cité m'attirait comme un aimant. On était en novembre. Il pelait et, moins que jamais, il faisait bon être pauvre.
Vers dix-huit heures, je me présentai au portier d'un immeuble chic qui ne manifesta pas d'état d'âme à la vue de mon accoutrement ni du papier douteux que je lui montrai. Un ascenseur me propulsa à un étage où le sol était recouvert d'une épaisse moquette et je me dirigeai vers une porte grande ouverte devant laquelle stationnaient quelques personnes. Pas mal de Blancs, beaucoup de Noirs.
Les noirs étaient sapés comme des lords, les blancs presque comme moi, à tel point que nous avions l'air d'égoutiers égarés.
Comme c'était gratos et que nul ne semblait s'intéresser à moi, je me suis fait des provisions comme les écureuils avant l'hiver. Je n'ai pas touché au champ mais j'ai trouvé une bouteille de grappa et, en égoïste, je lui ai fait un sort, juste avant de découvrir qu'il était de bon ton de carburer à la tequila. J'ai fait alors comme tout le monde.
John Lewis, c'était bien le grand John Lewis, s'est mis au piano. Son pote le vibraphoniste Milt Jackson se tenait appuyé négligemment contre le Steinway à queue. Près d'une des fenêtres, Ornette Coleman parlait avec Percy Heath. Miles, Mingus, Gillespie, Mulligan, Ellington et bien d'autres étaient là. Pour la seule fois de ma vie, j'ai regretté et je le regrette encore chaque jour, de ne pas avoir eu un appareil-photo.
Ce farceur de Lewis a joué longtemps, longtemps, du Bartok, du Debussy, du Mahler. Pas une seule fois du jazz.
Je crois que j'ai dû finir à la vodka. Puis un courant d'air glacé est passé. On est venu dire quelque chose à l'oreille de Lewis qui s'est levé l'air grave et a refermé lentement son piano. Il a fallu un bon moment avant que j'apprenne qu'on venait de trouver flottant dans l'East River le cadavre de A.A., le saxophoniste le plus attachant et aussi le plus déroutant de l'histoire de la musique afro-américaine.
Quelques jours plus tard, aux funérailles, j'ai retrouvé les mêmes gens, sauf qu'il y avait beaucoup plus de femmes et que cela chougnait dans tous les coins. Avant, on avait bu quelques coups dans la 57e, au coin de Broadway, histoire de ne pas perdre la main mais surtout pour ne pas avoir des tronches de tristes.
Dans le temple, il y avait tant de monde que je me suis laissé porter par la foule qui tournait lentement pour un ultime hommage à un cercueil couvert de fleurs. Il faisait une chaleur épouvantable et j'avais déjà le gosier sec. Quand je suis arrivé à la hauteur du pasteur j'ai dû faire le tour du catafalque poussé par les seins d'une énorme vieille femme qui, au bord de l'hystérie, n'a pu s'empêcher de soulever le couvercle pour effleurer des doigts la tête du mort. J'eus une sacrée surprise. Le macchab ne ressemblait pas du tout à un gars de trente-quatre ans. Je ne connaissais A.A. que par quelques photos mais le type dans la caisse aurait pu être son grand-père.
Je ne pense pas que ce fut ce qui déclencha ma première crise de delirium. Un tas de saloperies grouillantes soulevaient ma tapisserie pour venir m'emmerder même en plein jour. J'ai passé quelque temps à Bellevue, l'hôpital où Bird avait été admis à plusieurs reprises.
Heureusement que mes potes ne m'ont pas laissé tomber car on m'avait mis au régime sec. Ils ont réussi à me faire passer du gin hollandais dans des bouteilles d'eau minérale.
J'ai repensé à cet enterrement curieux.
J'en ai parlé aux copains. Ils ont pris des airs mystérieux, ont changé de conversation. J'ai demandé s'il y avait eu meurtre. On m'a juré que non, que le vieux dans la boîte avait passé l'arme à gauche d'une manière tout à fait naturelle, un mélange d'éthanol et d'eau de Cologne.
Et A.A.?
On m'a fait comprendre qu'il fallait que je la ferme, que tous les grands jazzmen que j'aimais couvraient, de leur silence, l'affaire. Si on m'avait dit que A.A. voulait se retirer parce qu'il avait trop de monde à ses basques pour des raisons de deal ou de gonzesse, j'aurais compris.
Bien plus tard, de retour à Paris, je ne sais si c'est Manu Dibango ou Dee Dee qui m'en a parlé, j'ai appris que quelque part en Afrique, un saxophoniste de génie recevait de temps en temps la visite des plus grands musiciens de jazz. Blakey l'avait rencontré avant sa mort. Hargrove, Marsalis, Redman et d'autres jeunes musiciens black avaient fait le voyage pour écouter ce ténor dont l'enseignement se basait sur des marches militaires qu'il triturait à l'excès, paraphrasant des mesures bien ordinaires pour en faire jaillir des vagues sonores éblouissantes.
Au fait, A.A. est bien resté trois ans dans une fanfare de l'armée américaine à l'époque de son service ? Vous pigez ? Moi, je suis content car je sais qu'il n'est pas perdu pour tout le monde.

Extrait de "Albert is free" © François Joly

médiation

  • lecture
  • table ronde et débat
  • rencontre avec des publics empêchés
  • atelier d'écriture
  • création de livres et d'expositions
  • rencontre avec une classe

presse

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© François Joly

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Né en 1939 à Béziers, Hérault

Vit en Isère

roman

Né en 1939 , ne connaît son père que lorsqu'il rentre des camps allemands. Petite enfance à Vias dans l'Hérault. Adolescence en Dauphiné puis dans la région lyonnaise. Études supérieures à Lyon et à Grenoble. Guerre d'Algérie. Des petits boulots : pion dans un internat, guide aux États-Unis, répétiteur, moniteur d'escrime, maître auxiliaire, archéologue, organisateur de spectacles. Il voyage beaucoup, pêche le mérou en Méditerranée, le requin avec les Indiens de Puerto Escondido au Mexique. D'Ibiza, où il a vécu la grande histoire des hippies, il a rapporté des souvenirs étonnants ; du Canada le goût des grands espaces ; de New York et de la West-Coast des piles de disques de jazz. Ses romans sont traduits dans plusieurs langues étrangères aussi variées que le polonais et le japonais. François Joly est actuellement conseiller principal d'éducation dans un grand lycée et président de la MJC de Vienne en Isère où il s'occupe, en particulier, de jeunes en difficulté. Il est le fondateur des Journées du roman policier à Vienne, "Sang d'Encre". Dans le cadre du Jazz-club de Lyon, il fait partie du staff du Festival de Jazz à Vienne. Il anime une émission de jazz sur une radio rock depuis dix ans et donne des conférences dans les pays francophones sur les romans policiers dont il est un collectionneur passionné.

Jean-Yves Estre, "Le Dauphiné libéré".

bibliographie

  • La Mort, comme un service, Éditions Nykta, Petite Nuit, 2009.
  • Je vous promets l'enfer, Oslo éditions, Noir sang, 2009.
  • Moral ou immoral ? C'est selon…, Éditions Realis Utopia, 2008.
  • Les Fans sans balance, Éditions La Branche, Suite noire, 2006.
  • La Rage, Gallimard, Série noire, 2002.
  • Le Grand Blanc, Éditions de la Baleine, 1997.
  • Chicagone, Éditions de la Baleine, Le Poulpe, 1996.
  • Notes de sang, Les Éditions de la Table ronde, 1993. Réédition chez Gallimard, Série noire, en 1997.
  • L'Homme au mégot, Gallimard, Série noire, 1990.
  • Be-bop à Lola, Gallimard, Série noire, 1989. Réédition en 2003.

extraits

Quand j'ai débarqué aux States en 70, je n'avais qu'un seul contact à New-york City, un certain Jo W. Tesdall qui fricotait dans une organisation juive de voyages organisés. Cette affaire minable pour étudiants très désargentés se chargeait de véhiculer des mecs qui voulaient revisiter Kerouac ou Miller sur le terrain. Je suis donc parti dans le Massachussets pour me rendre compte, un peu tard, que ce n'était pas sur l'interstate 95 ni à Columbia que je m'imprégnerais du vécu de l'auteur de "On The Road". Je fis un détour par les Grands Lacs, logeais une paire de jours au trentième étage de l'Y.M.C.A. où j'eus la chance de rencontrer un gars qui m'emmena aux répétitions de l'Art Ensemble.
Il faut dire que, toute ma vie, je me suis baladé avec ma boîte noire qui contient un vieux Selmer dont je joue moyennement mais qui me sert de passeport. C'est fou comme la vue d'un saxo abaisse de barrières. Tu mendies dans la rue, tu pleures à la porte des églises, tu essayes d'apitoyer les petites vieilles ou les femmes enceintes, tu vas découvrir les limites étroites de la charité. Inversement, sans te la faire Chet Baker en perdition, avec ta caisse sombre, tu trouveras toujours un mec pour te payer un verre, te refiler un sandwich et t'emmener dans un trou à rat faire le bœuf de ta vie.
Quand j'ai dit aux musiciens de l'Art Ensemble que je m'étais payé leur premier disque enregistré à Paris, ils ont abandonné leur attitude très distante envers le petit blanc pour fraterniser comme seuls savent le faire les black. Ils ont voulu que je sorte mon tenor de son piège mais malgré les verres de bourbon, j'ai gardé assez de lucidité pour ne pas me couvrir de ridicule. C'est ainsi que j'ai loupé une jam historique.
Je suis reparti de la Cité des vents dans une vieille Ford Impala conduite par un Chicano qui, profitant de la boîte automatique, conduisait d'une main et tenait, de l'autre, un harmonica rouillé dont il jouait à la manière de Toots Thielemans. On a beaucoup bu encore, beaucoup dégueulé aussi et j'ai compris pourquoi Clifford Brown, Bessie Smith, Chu Berry et tant d'autres musiciens de jazz étaient morts sur la route.
Quand on est arrivé à la Grosse Pomme, on m'a largué sur un trottoir de Time-Square. Pas question de m'emmener dans Harlem. À cette époque les Black Panthers flinguaient à vue sur tout ce qui était blanc, juste retour des temps racistes peu lointains.
Tesdall que j'avais laissé tomber à ma manière, c'est-à-dire sans trop prendre de gants, a bien voulu m'héberger. J'ai découvert que c'était un type bien, sans rancune tenace. On a bu quelques verres et si mes souvenirs se tiennent bien, je crois qu'il m'a même invité à dîner.
Le lendemain, en cherchant dans la poche de mon jean quelques restes de dollars pour payer ma première bière du matin, j'ai extirpé un bout de papier où était griffonnée une adresse. J'allais le faire rejoindre le fond de ma poche pour un emploi futur de mouchoir ou de pécu lorsque je découvris que le propriétaire de l'adresse s'appelait John Lewis. Je n'aurais pas fréquenté des musiciens de haute volée, j'aurais pensé à une coïncidence mais, réflexion faite, le Lewis en question habitait sur Central Park et, après tout, ce pouvait bien être le célèbre pianiste du non moins célèbre Modern Jazz Quartet. Il me semblait me souvenir que mes copains musiciens avaient parlé d'un énorme raout qui se faisait à N.Y.C. ce jour-là. Tout le monde branché de l'époque devait se retrouver. Il devait y avoir du champagne français, des poupées de luxe.
Dans les brumes de l'alcool du moment, je n'y avais guère attaché d'importance, mon truc étant plutôt la gnôle ordinaire et le cul prolétaire mais le nom cité m'attirait comme un aimant. On était en novembre. Il pelait et, moins que jamais, il faisait bon être pauvre.
Vers dix-huit heures, je me présentai au portier d'un immeuble chic qui ne manifesta pas d'état d'âme à la vue de mon accoutrement ni du papier douteux que je lui montrai. Un ascenseur me propulsa à un étage où le sol était recouvert d'une épaisse moquette et je me dirigeai vers une porte grande ouverte devant laquelle stationnaient quelques personnes. Pas mal de Blancs, beaucoup de Noirs.
Les noirs étaient sapés comme des lords, les blancs presque comme moi, à tel point que nous avions l'air d'égoutiers égarés.
Comme c'était gratos et que nul ne semblait s'intéresser à moi, je me suis fait des provisions comme les écureuils avant l'hiver. Je n'ai pas touché au champ mais j'ai trouvé une bouteille de grappa et, en égoïste, je lui ai fait un sort, juste avant de découvrir qu'il était de bon ton de carburer à la tequila. J'ai fait alors comme tout le monde.
John Lewis, c'était bien le grand John Lewis, s'est mis au piano. Son pote le vibraphoniste Milt Jackson se tenait appuyé négligemment contre le Steinway à queue. Près d'une des fenêtres, Ornette Coleman parlait avec Percy Heath. Miles, Mingus, Gillespie, Mulligan, Ellington et bien d'autres étaient là. Pour la seule fois de ma vie, j'ai regretté et je le regrette encore chaque jour, de ne pas avoir eu un appareil-photo.
Ce farceur de Lewis a joué longtemps, longtemps, du Bartok, du Debussy, du Mahler. Pas une seule fois du jazz.
Je crois que j'ai dû finir à la vodka. Puis un courant d'air glacé est passé. On est venu dire quelque chose à l'oreille de Lewis qui s'est levé l'air grave et a refermé lentement son piano. Il a fallu un bon moment avant que j'apprenne qu'on venait de trouver flottant dans l'East River le cadavre de A.A., le saxophoniste le plus attachant et aussi le plus déroutant de l'histoire de la musique afro-américaine.
Quelques jours plus tard, aux funérailles, j'ai retrouvé les mêmes gens, sauf qu'il y avait beaucoup plus de femmes et que cela chougnait dans tous les coins. Avant, on avait bu quelques coups dans la 57e, au coin de Broadway, histoire de ne pas perdre la main mais surtout pour ne pas avoir des tronches de tristes.
Dans le temple, il y avait tant de monde que je me suis laissé porter par la foule qui tournait lentement pour un ultime hommage à un cercueil couvert de fleurs. Il faisait une chaleur épouvantable et j'avais déjà le gosier sec. Quand je suis arrivé à la hauteur du pasteur j'ai dû faire le tour du catafalque poussé par les seins d'une énorme vieille femme qui, au bord de l'hystérie, n'a pu s'empêcher de soulever le couvercle pour effleurer des doigts la tête du mort. J'eus une sacrée surprise. Le macchab ne ressemblait pas du tout à un gars de trente-quatre ans. Je ne connaissais A.A. que par quelques photos mais le type dans la caisse aurait pu être son grand-père.
Je ne pense pas que ce fut ce qui déclencha ma première crise de delirium. Un tas de saloperies grouillantes soulevaient ma tapisserie pour venir m'emmerder même en plein jour. J'ai passé quelque temps à Bellevue, l'hôpital où Bird avait été admis à plusieurs reprises.
Heureusement que mes potes ne m'ont pas laissé tomber car on m'avait mis au régime sec. Ils ont réussi à me faire passer du gin hollandais dans des bouteilles d'eau minérale.
J'ai repensé à cet enterrement curieux.
J'en ai parlé aux copains. Ils ont pris des airs mystérieux, ont changé de conversation. J'ai demandé s'il y avait eu meurtre. On m'a juré que non, que le vieux dans la boîte avait passé l'arme à gauche d'une manière tout à fait naturelle, un mélange d'éthanol et d'eau de Cologne.
Et A.A.?
On m'a fait comprendre qu'il fallait que je la ferme, que tous les grands jazzmen que j'aimais couvraient, de leur silence, l'affaire. Si on m'avait dit que A.A. voulait se retirer parce qu'il avait trop de monde à ses basques pour des raisons de deal ou de gonzesse, j'aurais compris.
Bien plus tard, de retour à Paris, je ne sais si c'est Manu Dibango ou Dee Dee qui m'en a parlé, j'ai appris que quelque part en Afrique, un saxophoniste de génie recevait de temps en temps la visite des plus grands musiciens de jazz. Blakey l'avait rencontré avant sa mort. Hargrove, Marsalis, Redman et d'autres jeunes musiciens black avaient fait le voyage pour écouter ce ténor dont l'enseignement se basait sur des marches militaires qu'il triturait à l'excès, paraphrasant des mesures bien ordinaires pour en faire jaillir des vagues sonores éblouissantes.
Au fait, A.A. est bien resté trois ans dans une fanfare de l'armée américaine à l'époque de son service ? Vous pigez ? Moi, je suis content car je sais qu'il n'est pas perdu pour tout le monde.

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