Laurent Gidon

Photo de Laurent  Gidon
© Laurent Gidon

biographie

Né en 1966 à Annecy, Haute-Savoie

Vit en Haute-Savoie

site personnel : http://lorenjy.wordpress.com

courriel : lorenjy@wanadoo.fr

adultes : roman, nouvelle

jeunesse : auteur de textes

Je suis un vrai haut-savoyard, né à Annecy en 1966. Jusqu’au Bac, mon enfance a été classique pour cet environnement de lac et montagnes : beaucoup de ski, de patin à glace et de voile, avec aussi de l’escrime en compétition au niveau national. Une erreur d’aiguillage m’a éloigné des études de médecine dont je rêvais pour me jeter dans une école supérieure de commerce. Après avoir tâté du marketing, je vis de ma plume comme publicitaire depuis une vingtaine d’années. J’ai un peu tourné entre Dublin, Berlin et Paris avant de revenir, marié et père de deux garçons, m’installer près d’Annecy. Là, nous profitons de la région au fil des saisons, préférons réduire nos besoins plutôt qu’augmenter nos moyens, et tentons d’enseigner à nos enfants le respect des autres et de la Terre.

Une certaine pression professionnelle m’a longtemps empêché d’écrire pour mon plaisir, mais je me suis bien rattrapé. En 1998, la publication par Télérama de ma toute première nouvelle m'a poussé à sauter le pas, sans autre objectif que de me faire plaisir. J’ai été guidé par des lectures de toutes sortes, et si je devais retenir trois auteurs ce serait sans doute Jack Vance, John Irving et Tony Hillerman, mais je dois mes premières émotions à Malraux, Flaubert et Pierre Pelot. Certaines de mes nouvelles ont été publiées en anthologie ou magazine, d’autres vont être réunies dans un recueil. En 2008, mon premier roman est paru, sous le pseudonyme de Don Lorenjy, chez Le Navire en Pleine Ville : "Aria des Brumes". Une suite attend son tour, alors qu’un deuxième roman va sortir bientôt chez Mnémos : "Djeeb le chanceur". L.G.

bibliographie

adulte

  • Droit dehors, Editions La Table Ronde, 2011.
  • Djeeb l'encourseur (sous le nom de Laurent Gidon), Éditions Mnémos, 2010.
  • Blaguàparts, Griffe d'Encre éditions, 2010.
  • Djeeb le chanceur (sous le nom de Laurent Gidon), Éditions Mnémos, 2009.

jeunesse

  • Aria des Brumes, Le Navire en pleine ville, Sous le vent, 2008.

extraits

adulte

Je me suis réveillé ce matin plus en forme que je ne l’aurais cru. Pas disposé à piquer un cent mètres, entendons-nous bien, mais vivant et prêt à le rester toute la journée. Enfin, j’espère.
Par la fenêtre, le beau temps me chantait comme une invite à la balade. J’en ai profité pour avoir envie de sortir, voir du monde par moi-même, au lieu d’attendre que l’on vienne me voir. Et même, j’ai décidé d’y aller à pied. Pour bien montrer que ce n’était pas le jour à me rendre visite, j’ai fermé la porte en sortant. Et voilà : parti !

C’est vrai que c’est bon de marcher. A la télé, à la radio, on le dit sans cesse. Pas une émission médicale qui ne vante la promenade. « Au moins vingt minutes de marche rapide par jour… ». Je vais plutôt prendre mon temps. Vingt minutes, c’est à ma portée, si j’y vais à petits pas. Et il y a des choses à voir, même à cette heure-ci.
L’air est encore un peu frais. De toute façon, on ne peut pas parler de canicule cette année. La lumière aussi a un côté plus sain, de bon matin. Comme si la nuit l’avait débarrassée de tout ce qui peut l’alourdir en fin de journée. Voilà : la lumière est plus légère. Et ne me demandez pas comment c’est possible ! Vous n’avez qu’à sortir un peu plus tôt, vous verrez par vous-même. D’ailleurs, si je sortais plus souvent, je m’en serais rendu compte aussi. Ou au moins, je ne l’aurais pas oublié. Est-ce que c’est le soir que les vieux se laissent mourir ? Pour échapper au poids accumulé de la lumière dans la journée ? Ou plutôt le matin, pour profiter de cette légèreté ascensionnelle ? J’irai me renseigner, mais si j’avais à choisir, je prendrais un matin comme celui-ci. Et hop : droit vers là-haut, suivez le rayon de soleil ! Surtout que je n’aime pas trop l’idée de m’endormir pour ne pas me réveiller. Voilà comment je vois les choses : d’abord je me réveille, je sens l’air frais, je jette un dernier coup d’œil, j’apprécie… et après je meurs. Si j’ai le choix, bien sûr.
Il ne faut pas que j’aille trop vite tout de même. Se déplacer ainsi, hors de chez soi, quand on n’a plus l’habitude, c’est l’ivresse assurée. « Marche matinale en état d’ébriété : infraction caractérisée au code des vieux débris ! ». Et si je me faisais arrêter alors que j’ai à peine commencé la balade ? Je marche doucement, et puis c’est tout. De toute façon, les rares personnes que je croise à cette heure-ci font comme si elles ne me voyaient pas. Pressées d’aller vers leur quotidien. Et des paysages ravinés comme ma figure, ça leur rappelle que leur quotidien aura une fin. On a vu mieux pour commencer une journée.
Pourtant, j’ai entendu une fois qu’il fallait vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Pour ne pas avoir de regrets sur le temps perdu, ou quelque chose comme ça... Je n’ai pas compris toutes les implications philosophiques, métaphysiques, ésotériques et tous ces trucs en -ique, mais maintenant que je m’en rapproche je crois que c’est un peu vrai. La dernière journée : pas plus pleine que les autres, ni plus importante, mais à savourer minute par minute, juste pour le plaisir d’être encore là. Une chance ! Si on est au courant, bien sûr.
En même temps, avec la mémoire percée qui me reste, je vis chaque jour un peu comme si c’était le premier. Oh, il y a bien des souvenirs qui reviennent. Mais jamais quand je les appelle. Pas des gentils chienchiens bien dressés, non, qui rapporteraient un bout de passé comme une baballe ou un bâton que je leur jette. Mes souvenirs, ils remontent plutôt comme des cadavres de noyés : un peu grossis par le temps, et toujours au mauvais moment.

Extrait de "Matin calme" © Laurent Gidon, 2007.

jeunesse

Dehors, il y avait eu comme un frémissement des herbes et des arbres. Un coup de vent, peut-être, ramené de la vallée jusqu’aux pentes montagneuses par la chaleur d’après midi. Ou autre chose. Toutefois, Nila ne le sentit pas. Toute son attention se dirigeait vers sa mère.
« Laisse-moi entrer ! »
Rien.
La petite fille gardait les sourcils froncés dans un plus grand effort de concentration. Elle répéta sa pensée, moins comme un ordre que comme une prière.
« Allez Maman, ouvre-moi ! »
La grande femme brune releva la tête de son travail - l’illustration au pastel d’un hippopotame rondouillard tout énamouré d’une girafe un rien hautaine - et sembla perturbée par quelque chose qu’elle chassa de la main, avant de se tourner vers sa fille.
« Nila ! Je t’ai déjà demandé de ne plus jouer à ça. C’est agaçant, et puis ça ne se fait pas. Tu ne peux pas entrer dans les gens, même en leur demandant.
- Mais, Maman… Je m’ennuie ici. Y a pas de copains et toi tu travailles tout le temps. S’il te plaît, ouvre-toi. »
La mère soupira avant de répondre comme si la discussion avait déjà eu lieu, souvent et longtemps.
« Pas question. Tu as tous tes jouets, tu peux sortir dans le jardin, aller jusqu’à la forêt si tu veux. Mais moi je ne suis pas un jouet, ni même un paysage à visiter. Je te l’ai dit déjà : tu ne dois pas sonder les gens, pas plus Papa ou moi que les autres. C’est indiscret et tu pourrais découvrir des choses qu’une petite fille de huit ans est trop jeune pour savoir.
- Quoi par exemple ? »
Nila avait son air d’ingénue totale. Sa mère savait cette expression très travaillée et patiemment polie au fil d’explications parfois houleuses.
« Tu penses bien que je ne vais pas te le dire, puisque ce n’est pas de ton âge. » Elle se radoucit, avec un ton joueur pour dire que ce n’était pas si grave, mais quand même… « Je ne veux pas t’embêter, tu sais. Juste que… tu risques de ne pas comprendre, ou d’avoir peur, alors qu’il te suffirait d’attendre un peu pour que tout aille bien. D’accord ? Et d’abord, ne cherches pas à me faire dévier, hein ? Tu vas jouer dehors et tu me laisses travailler maintenant. Merci Nila ! »
Au geste qui la congédiait, la fillette sut que c’était définitif. Elle envoya un petit coup de sonde, léger comme une caresse de pinceau sur aquarelle, mais trouva sa mère fermée à double tour, l’esprit tout entier focalisé sur ce qu’elle appelait son travail.
C’était pas juste que les bâtons de couleurs passent en cet instant avant sa fille. Il le fallait pour rendre les dessins à temps, d’accord. Mais aussi le papier ne répondait pas, lui. Il ne tentait pas de comprendre pourquoi un hippopotame copinait avec une girafe, et comment un adulte pouvait trouver ça plus important que de s’intéresser à une petite fille toute seule, même pour un moment.
Nila sortit tristement de l’atelier, mais la voix de sa mère la rattrapa sur le seuil :
- Et puis ne boude pas : je t’ai promis qu’on ferait un gâteau ensemble dès que j’aurai fini. Ne t’éloigne pas trop.

**
Dans le jardin ensoleillé, le printemps éclatait doucement. Quelques primevères avaient déjà poussé leurs pétales jaune pâle à travers l’emprise veloutée de leurs bourgeons. L’herbe récemment allégée du poids de la neige se redressait sans impatience. Une petite chatte grise tachetée de sombre en grignotait des brins.
« Tigriff, tu vas encore te faire vomir. » la prévint Nila, mi-grondeuse. « Tâche de ne pas nous faire ça sur le tapis ou Maman va t’attraper ! »
Pour la fillette, vomir était encore de l’ordre de la bêtise, même si elle savait que le chaton en avait besoin pour recracher ses boules de poils. En s’approchant, Nila se demanda si elle pouvait tenter le contact avec l’animal joueur. Elle n’avait jamais essayé, mais c’était peut-être un moyen pour mieux la prévenir d’éviter le tapis. Après tout, se dit-elle, un chat pense aussi. Je ne vois pas pourquoi il serait plus difficile d’entrer dans ses pensées que dans celles de Papa. D’ailleurs, j’essaie !
« Tigriff, laisse-moi entrer ! »
La petite chatte sauta en l’air, comme piquée par une puce. Elle scruta de tous côtés puis se tapit, menton à terre, pattes avant tendues et derrière relevé, prête à fuir ou contre-attaquer.
Nila dirigea vers elle une pensée plus douce et rassurante.
« Allez ma Tigriff, c’est moi. Ouvre-toi juste un peu… »
Cette fois-ci, la petite chatte vrilla ses yeux jaunes dans les pupilles de Nila. La fillette s’approcha doucement, tendit la main et caressa le poil soyeux. Peu à peu, Tigriff se détendit, puis s’allongea dans l’herbe en ronronnant pour laisser les petits doigts courir dans la fourrure plus douce du ventre. Nila s’étendit à ses côtés, approchant son nez du museau tout rose. Le chaton fit le reste du chemin et vint lui déposer un petit bisou fureteur et humide.
« C’est bien ma Tigriff. Vas-y, laisse-moi une ouverture. »
Nila sentit éclore comme un interstice qui l’aspirait loin d’elle-même alors que sa vision se brouillait. Elle connaissait cette impression pour l’avoir déjà expérimentée sur ses parents. Mais au lieu de trouver, au-delà du passage, le brouillard de mots et de pensées auquel elle s’attendait, elle fut envahie par une vague d’impressions brutes qui la roulait comme un galet sur la grève un soir de tempête.

Extrait de "Nila ou la réponse" © Laurent Gidon, 2007.

médiation

adultes

  • lecture
  • table ronde et débat
  • rencontre avec des publics empêchés
  • rencontre avec une classe
  • suivi de projet pédagogique

jeunesse

Public visé par les animations

  • collégiens
  • lycéens

Laurent Gidon

Photo de Laurent  Gidon
© Laurent Gidon

biographie

Né en 1966 à Annecy, Haute-Savoie

Vit en Haute-Savoie

site personnel : http://lorenjy.wordpress.com

courriel : lorenjy@wanadoo.fr

adultes : roman, nouvelle

jeunesse : auteur de textes

Je suis un vrai haut-savoyard, né à Annecy en 1966. Jusqu’au Bac, mon enfance a été classique pour cet environnement de lac et montagnes : beaucoup de ski, de patin à glace et de voile, avec aussi de l’escrime en compétition au niveau national. Une erreur d’aiguillage m’a éloigné des études de médecine dont je rêvais pour me jeter dans une école supérieure de commerce. Après avoir tâté du marketing, je vis de ma plume comme publicitaire depuis une vingtaine d’années. J’ai un peu tourné entre Dublin, Berlin et Paris avant de revenir, marié et père de deux garçons, m’installer près d’Annecy. Là, nous profitons de la région au fil des saisons, préférons réduire nos besoins plutôt qu’augmenter nos moyens, et tentons d’enseigner à nos enfants le respect des autres et de la Terre.

Une certaine pression professionnelle m’a longtemps empêché d’écrire pour mon plaisir, mais je me suis bien rattrapé. En 1998, la publication par Télérama de ma toute première nouvelle m'a poussé à sauter le pas, sans autre objectif que de me faire plaisir. J’ai été guidé par des lectures de toutes sortes, et si je devais retenir trois auteurs ce serait sans doute Jack Vance, John Irving et Tony Hillerman, mais je dois mes premières émotions à Malraux, Flaubert et Pierre Pelot. Certaines de mes nouvelles ont été publiées en anthologie ou magazine, d’autres vont être réunies dans un recueil. En 2008, mon premier roman est paru, sous le pseudonyme de Don Lorenjy, chez Le Navire en Pleine Ville : "Aria des Brumes". Une suite attend son tour, alors qu’un deuxième roman va sortir bientôt chez Mnémos : "Djeeb le chanceur". L.G.

bibliographie

adulte

  • Droit dehors, Editions La Table Ronde, 2011.
  • Djeeb l'encourseur (sous le nom de Laurent Gidon), Éditions Mnémos, 2010.
  • Blaguàparts, Griffe d'Encre éditions, 2010.
  • Djeeb le chanceur (sous le nom de Laurent Gidon), Éditions Mnémos, 2009.

jeunesse

  • Aria des Brumes, Le Navire en pleine ville, Sous le vent, 2008.

extraits

adulte

Je me suis réveillé ce matin plus en forme que je ne l’aurais cru. Pas disposé à piquer un cent mètres, entendons-nous bien, mais vivant et prêt à le rester toute la journée. Enfin, j’espère.
Par la fenêtre, le beau temps me chantait comme une invite à la balade. J’en ai profité pour avoir envie de sortir, voir du monde par moi-même, au lieu d’attendre que l’on vienne me voir. Et même, j’ai décidé d’y aller à pied. Pour bien montrer que ce n’était pas le jour à me rendre visite, j’ai fermé la porte en sortant. Et voilà : parti !

C’est vrai que c’est bon de marcher. A la télé, à la radio, on le dit sans cesse. Pas une émission médicale qui ne vante la promenade. « Au moins vingt minutes de marche rapide par jour… ». Je vais plutôt prendre mon temps. Vingt minutes, c’est à ma portée, si j’y vais à petits pas. Et il y a des choses à voir, même à cette heure-ci.
L’air est encore un peu frais. De toute façon, on ne peut pas parler de canicule cette année. La lumière aussi a un côté plus sain, de bon matin. Comme si la nuit l’avait débarrassée de tout ce qui peut l’alourdir en fin de journée. Voilà : la lumière est plus légère. Et ne me demandez pas comment c’est possible ! Vous n’avez qu’à sortir un peu plus tôt, vous verrez par vous-même. D’ailleurs, si je sortais plus souvent, je m’en serais rendu compte aussi. Ou au moins, je ne l’aurais pas oublié. Est-ce que c’est le soir que les vieux se laissent mourir ? Pour échapper au poids accumulé de la lumière dans la journée ? Ou plutôt le matin, pour profiter de cette légèreté ascensionnelle ? J’irai me renseigner, mais si j’avais à choisir, je prendrais un matin comme celui-ci. Et hop : droit vers là-haut, suivez le rayon de soleil ! Surtout que je n’aime pas trop l’idée de m’endormir pour ne pas me réveiller. Voilà comment je vois les choses : d’abord je me réveille, je sens l’air frais, je jette un dernier coup d’œil, j’apprécie… et après je meurs. Si j’ai le choix, bien sûr.
Il ne faut pas que j’aille trop vite tout de même. Se déplacer ainsi, hors de chez soi, quand on n’a plus l’habitude, c’est l’ivresse assurée. « Marche matinale en état d’ébriété : infraction caractérisée au code des vieux débris ! ». Et si je me faisais arrêter alors que j’ai à peine commencé la balade ? Je marche doucement, et puis c’est tout. De toute façon, les rares personnes que je croise à cette heure-ci font comme si elles ne me voyaient pas. Pressées d’aller vers leur quotidien. Et des paysages ravinés comme ma figure, ça leur rappelle que leur quotidien aura une fin. On a vu mieux pour commencer une journée.
Pourtant, j’ai entendu une fois qu’il fallait vivre chaque jour comme si c’était le dernier. Pour ne pas avoir de regrets sur le temps perdu, ou quelque chose comme ça... Je n’ai pas compris toutes les implications philosophiques, métaphysiques, ésotériques et tous ces trucs en -ique, mais maintenant que je m’en rapproche je crois que c’est un peu vrai. La dernière journée : pas plus pleine que les autres, ni plus importante, mais à savourer minute par minute, juste pour le plaisir d’être encore là. Une chance ! Si on est au courant, bien sûr.
En même temps, avec la mémoire percée qui me reste, je vis chaque jour un peu comme si c’était le premier. Oh, il y a bien des souvenirs qui reviennent. Mais jamais quand je les appelle. Pas des gentils chienchiens bien dressés, non, qui rapporteraient un bout de passé comme une baballe ou un bâton que je leur jette. Mes souvenirs, ils remontent plutôt comme des cadavres de noyés : un peu grossis par le temps, et toujours au mauvais moment.

Extrait de "Matin calme" © Laurent Gidon, 2007.

jeunesse

Dehors, il y avait eu comme un frémissement des herbes et des arbres. Un coup de vent, peut-être, ramené de la vallée jusqu’aux pentes montagneuses par la chaleur d’après midi. Ou autre chose. Toutefois, Nila ne le sentit pas. Toute son attention se dirigeait vers sa mère.
« Laisse-moi entrer ! »
Rien.
La petite fille gardait les sourcils froncés dans un plus grand effort de concentration. Elle répéta sa pensée, moins comme un ordre que comme une prière.
« Allez Maman, ouvre-moi ! »
La grande femme brune releva la tête de son travail - l’illustration au pastel d’un hippopotame rondouillard tout énamouré d’une girafe un rien hautaine - et sembla perturbée par quelque chose qu’elle chassa de la main, avant de se tourner vers sa fille.
« Nila ! Je t’ai déjà demandé de ne plus jouer à ça. C’est agaçant, et puis ça ne se fait pas. Tu ne peux pas entrer dans les gens, même en leur demandant.
- Mais, Maman… Je m’ennuie ici. Y a pas de copains et toi tu travailles tout le temps. S’il te plaît, ouvre-toi. »
La mère soupira avant de répondre comme si la discussion avait déjà eu lieu, souvent et longtemps.
« Pas question. Tu as tous tes jouets, tu peux sortir dans le jardin, aller jusqu’à la forêt si tu veux. Mais moi je ne suis pas un jouet, ni même un paysage à visiter. Je te l’ai dit déjà : tu ne dois pas sonder les gens, pas plus Papa ou moi que les autres. C’est indiscret et tu pourrais découvrir des choses qu’une petite fille de huit ans est trop jeune pour savoir.
- Quoi par exemple ? »
Nila avait son air d’ingénue totale. Sa mère savait cette expression très travaillée et patiemment polie au fil d’explications parfois houleuses.
« Tu penses bien que je ne vais pas te le dire, puisque ce n’est pas de ton âge. » Elle se radoucit, avec un ton joueur pour dire que ce n’était pas si grave, mais quand même… « Je ne veux pas t’embêter, tu sais. Juste que… tu risques de ne pas comprendre, ou d’avoir peur, alors qu’il te suffirait d’attendre un peu pour que tout aille bien. D’accord ? Et d’abord, ne cherches pas à me faire dévier, hein ? Tu vas jouer dehors et tu me laisses travailler maintenant. Merci Nila ! »
Au geste qui la congédiait, la fillette sut que c’était définitif. Elle envoya un petit coup de sonde, léger comme une caresse de pinceau sur aquarelle, mais trouva sa mère fermée à double tour, l’esprit tout entier focalisé sur ce qu’elle appelait son travail.
C’était pas juste que les bâtons de couleurs passent en cet instant avant sa fille. Il le fallait pour rendre les dessins à temps, d’accord. Mais aussi le papier ne répondait pas, lui. Il ne tentait pas de comprendre pourquoi un hippopotame copinait avec une girafe, et comment un adulte pouvait trouver ça plus important que de s’intéresser à une petite fille toute seule, même pour un moment.
Nila sortit tristement de l’atelier, mais la voix de sa mère la rattrapa sur le seuil :
- Et puis ne boude pas : je t’ai promis qu’on ferait un gâteau ensemble dès que j’aurai fini. Ne t’éloigne pas trop.

**
Dans le jardin ensoleillé, le printemps éclatait doucement. Quelques primevères avaient déjà poussé leurs pétales jaune pâle à travers l’emprise veloutée de leurs bourgeons. L’herbe récemment allégée du poids de la neige se redressait sans impatience. Une petite chatte grise tachetée de sombre en grignotait des brins.
« Tigriff, tu vas encore te faire vomir. » la prévint Nila, mi-grondeuse. « Tâche de ne pas nous faire ça sur le tapis ou Maman va t’attraper ! »
Pour la fillette, vomir était encore de l’ordre de la bêtise, même si elle savait que le chaton en avait besoin pour recracher ses boules de poils. En s’approchant, Nila se demanda si elle pouvait tenter le contact avec l’animal joueur. Elle n’avait jamais essayé, mais c’était peut-être un moyen pour mieux la prévenir d’éviter le tapis. Après tout, se dit-elle, un chat pense aussi. Je ne vois pas pourquoi il serait plus difficile d’entrer dans ses pensées que dans celles de Papa. D’ailleurs, j’essaie !
« Tigriff, laisse-moi entrer ! »
La petite chatte sauta en l’air, comme piquée par une puce. Elle scruta de tous côtés puis se tapit, menton à terre, pattes avant tendues et derrière relevé, prête à fuir ou contre-attaquer.
Nila dirigea vers elle une pensée plus douce et rassurante.
« Allez ma Tigriff, c’est moi. Ouvre-toi juste un peu… »
Cette fois-ci, la petite chatte vrilla ses yeux jaunes dans les pupilles de Nila. La fillette s’approcha doucement, tendit la main et caressa le poil soyeux. Peu à peu, Tigriff se détendit, puis s’allongea dans l’herbe en ronronnant pour laisser les petits doigts courir dans la fourrure plus douce du ventre. Nila s’étendit à ses côtés, approchant son nez du museau tout rose. Le chaton fit le reste du chemin et vint lui déposer un petit bisou fureteur et humide.
« C’est bien ma Tigriff. Vas-y, laisse-moi une ouverture. »
Nila sentit éclore comme un interstice qui l’aspirait loin d’elle-même alors que sa vision se brouillait. Elle connaissait cette impression pour l’avoir déjà expérimentée sur ses parents. Mais au lieu de trouver, au-delà du passage, le brouillard de mots et de pensées auquel elle s’attendait, elle fut envahie par une vague d’impressions brutes qui la roulait comme un galet sur la grève un soir de tempête.

Extrait de "Nila ou la réponse" © Laurent Gidon, 2007.

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  • lecture
  • table ronde et débat
  • rencontre avec des publics empêchés
  • rencontre avec une classe
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