Vincent Karle

Photo de Vincent  Karle
© Guillaume Ribot

biographie

Né en 1976

Vit en Isère

courriel : vincentkarle@hotmail.com

adultes : roman

jeunesse : auteur de textes

Vincent Karle : une antibiographie

Vincent Karle n'est pas né le 29 avril 1980 (il aurait pleuré la mort d'Alfred Hitchcock), ni le 29 avril 1899 (il aurait applaudi la naissance de Duke Ellington), mais un 29 avril juste entre les deux.

Il n'écrit ni cloîtré dans une chambre minuscule bourrée de livres, ni attablé devant son portable à la terrasse d'un café, il prend des notes au crayon sur un petit carnet, dans le tram, pendant un concert, à table ou au lit.

Il n'est pas venu au monde dans les Alpes, mais ses racines y sont plantées depuis longtemps et ce n'est peut-être pas un hasard s'il y habite aujourd'hui.

Il n'a pas de site internet, pas de blog d'écrivain, il ne tient aucune rubrique littéraire dans aucun journal, il travaille juste dans le milieu du spectacle vivant.

Il n'a pas grandi au pied des montagnes mais au pied des terrils de Lorraine puis au bord de la Méditerranée.

Il n'a reçu aucun prix littéraire, aucune bourse, aucune distinction particulière d'aucun organisme dans aucune catégorie de rien du tout, et avec ses premiers droits d'auteur, il a offert une guitare électrique à sa femme.

Il n'est ni célibataire, ni veuf, ni en concubinage, il est marié. Il n'a ni chien, ni chat, ni poisson rouge, il a seulement deux enfants. Il n'habite pas de villa avec jardin ni de loft dans un immeuble réhabilité, il vit entre deux montagnes avec sa petite famille.

Vincent Karle ne se consacre pas exclusivement à l'écriture : il a un vrai métier, sérieux, au grand jour.

Il n'a ni états de service éloquents ni plan de carrière ambitieux. On sait seulement qu'après avoir été successivement fœtus, bébé, enfant, adolescent (et à peu près en même temps écolier, collégien, lycéen, étudiant), il a pris sa vie en main pour devenir chômeur, stagiaire, intérimaire précaire, puis salarié à temps complet.

Il n'écrit pas tous les jours, avec rigueur et abnégation, mais seulement lorsqu'il le peut, lorsqu'il le veut, lorsqu'il en a le besoin, l'énergie, l'envie : souvent la nuit, le ouiquinde et les jours fériés.

Il n'a pas vécu à Rome ni à Las Vegas ou à Chatuzange-le-Goubet, mais certains affirment l'avoir croisé à Marseille, Venise, Dublin, Paris, New-York, Saint-Bonnet-en-Champsaur…

Il n'aime pas le bricolage, la plage et les fruits de mer.

Vincent Karle n'est pas mort, il n'a pas encore décidé de la date.

*

À propos de son dernier livre "Un clandestin aux Paradis" :

L'école, il y a passé les 3/4 de sa vie jusqu'à maintenant. C'est dire s'il en a usé, des bancs d'école, des profs, des cartables, des conseillers d'orientation, des cahiers, des parents, des copains… Mais jamais encore il n'y avait croisé des flics, des chiens policiers, des procureurs, des préfets, des arrêtés de reconduite à la frontière… Alors quand ça arrive, ça l'attriste, ça l'inquiète, ça le fout en rogne… En dans ces cas-là, il marche de long en large, il insulte les murs, et puis il se met à écrire. Des romans, des poèmes, des nouvelles, des contes, tout ce qui lui tombe sous la plume. Actuellement il travaille sur un projet de "Portraits sans papiers" avec le photographe Guillaume Ribot. V.K.

bibliographie

adulte

  • Obligation de quitter le territoire français, Le bec en l'air, 2012.
  • La Brume & la rosée, Castells éditions, 2006.

jeunesse

  • Un clandestin aux Paradis, Actes Sud Junior, D'une seule voix, 2009.

extraits

adulte

Venise est un poison

Venise est un poison. Sens comme ses charmes t'ensorcellent sans même que tu ne t'en aperçoives. Sens ton esprit qui se rend à elle et à ses vapeurs magiques, sens-toi glisser en Venise comme elle se glisse en toi.
Venise ne s'offre pas à la raison ou à la conscience, elle se respire comme un air innocent, et pas inodore pour autant. Elle se dérobe à tes yeux (et à ceux de tes appareils photographiques), mais elle s'insinue dans ton nez, dans ta bouche, jusque dans ta tête plus profondément encore. Tu la humes, tu la goûtes et si tu n'y prends pas garde, tu ne t'en rends même pas compte.
Comment fait-elle pour posséder encore ce pouvoir après toutes ces années, ces siècles, cette histoire infinie qui est la sienne, telle qu'elle semble avoir été là de toute éternité ? On pourrait croire que les parfums se seraient taris dans le flacon, ouvert à tous les vents du commerce et de la politique, du tourisme ou de l'art. Que les exhalaisons seraient éventées, les visions moins capiteuses, les rêves plus douceâtres. Mais il n'en est rien, et tu en fais l'expérience, toi qui débarques là, et qu'emporte déjà cette sorte de fièvre lente, sournoise, sinueuse comme ces canaux aux fonds troubles.
Venise agit sur toi comme une potion d'apothicaire, un médicament dont on ne sait s'il aura pour effet de t'éveiller ou de t'endormir. Venise est un breuvage étrange aux senteurs inconnues qui joue avec tes sens, capte ton énergie, modifie l'équilibre de tes forces vitales au gré de ses caprices. Car Venise est capricieuse. Comme tous ceux qui ont goûté au pouvoir elle a appris à n'écouter que son bon vouloir, et il lui arrive de s'enivrer elle-même à ses propres bouffées de cette immense puissance, tour à tour marchande, politique, touristique, artistique, ou plus essentiellement, magique.
Aussi, rends-toi à Venise, car quoi que tu fasses Venise se joue de toi, et tu n'es pas la plus forte à ce petit jeu dont les règles changent à chaque coup, chaque croisement de rue, chaque rio ou fondamenta. Dis-toi qu'à Venise, fatalement le mystère reste entier, puisque c'est elle, le mystère. Une ville entière enroulée sur elle-même comme une énigme, qui s'est nouée tranquillement au fil du temps, à tel point qu'on ne sait plus désormais par quel bout la prendre. Une grosse pelote de fils infinis à suivre jusqu'à s'étourdir, avec laquelle jouent les innombrables chats de la ville, saisis par cette excitation amusée que l'on éprouve à respirer ainsi l'air vénitien. Il doit y avoir quelque chose dans l'air qu'ils respirent…
À croire que les volutes de brume qui se dégagent dans l'atmosphère se rejoignent pour former des points d'interrogations intangibles, tant Venise est un défi permanent à l'esprit humain et à sa soif de connaissance. Chaque bâtiment, chaque place, chaque puits, chaque mètre carré de pavé possède une histoire bien à soi (chaque pavé même!..), chaque pouce de terrain y va de son rôle dans l'Histoire de la ville, de sa petite histoire ou de sa légende, sa fable, son mystère plus ou moins ancien. Quelle différence, puisqu'ici tout cela se confond allègrement ?!.
Oublie les notions de vérité, de réalité et d'imaginaire, car Venise croit aux fables, et ne se pose même pas la question de la frontière qui pourrait exister entre l'histoire et le mythe. Le pouvoir de Venise en définitive a toujours été de faire appel à cette faculté magique entre toutes : notre imagination. C'est cette puissance d'évocation qui a bâti la ville, sur une "forêt renversée" de pieux en bois autant que sur l'écho répercuté de ses mille et une légendes, qui l'a fait connaître aux quatre coins du monde, qui l'a nourrie de ses projets depuis l'origine. C'est l'imagination prodigieuse de Venise qui l'a faite Sérénissime, musicale, république, c'est de là que viennent échanges commerciaux, conquêtes militaires, œuvres architecturales, et tout ce tremblement que l'on te vend comme "L'histoire de la Cité des Doges".
Ne tombe pas dans ce piège. Venise n'est pas une cité comme les autres, certes, mais Venise n'est pas un rêve non plus. Ce serait encore reconnaître que cette fameuse frontière existe, et alors tu verrais tout en double, tu verrais la réalité derrière les apparences, la vérité derrière le mensonge, et pire que tout tu trouverais une réponse pour chaque question… Aussi ne cherche pas à tout savoir, mais bien plutôt à tout voir. Parcours Venise et sois attentive.
Tu as certainement été mise en garde déjà contre la saleté des canaux, par des gens qui n'ont approché Venise qu'à l'heure la plus touristique, alors que la chaleur estivale fait transpirer la ville entière - ou même par des gens qui n'y ont jamais mis les pieds… C'est vrai que parfois Venise pue. Quoi d'anormal à cela ? L'homme est le plus grand producteur de déchets sur cette planète, et Venise ne fait pas exception à la règle. Mais la Beauté n'a pas d'odeur, alors quand Venise sent mauvais on le lui reproche avec véhémence, comme une tache sur un blason immaculé. Immaculée, Venise ? Allons donc ! Toute cette eau vient de la lagune, qui vient de la mer Adriatique, qui est avec les autres mers du globe notre grande poubelle terrestre. Et elle ne contient pas que du poisson, la lagune. Outre les nombreux cadavres immergés là par la longue histoire du crime vénitien, elle est parcourue par les pétroliers qui vont à Mestre, ou les gigantesques ferrys qui traversent le canal de la Giudecca pour décharger leur cargaison de touristes au Lido. Amuse-toi à scruter le fond des canaux que l'on assèche afin de les assainir : ce que tu y trouveras ferait le bonheur d'un vide grenier, une fois nettoyé… Mais as-tu remarqué la propreté des rues ? Féline jusqu'au bout des griffes, Venise fait chaque jour une toilette de chat, sans une goutte d'eau, et voilà le résultat : même la poussière semble propre !
La réputation de Venise repose en partie sur un oxymore, une contradiction absolue aux yeux du monde moderne : une ville sans voitures. Voilà effectivement une source de pollution absente ici : aucune tache d'huile par terre, aucun gaz d'échappement à ras de terre, aucun embouteillage qui fait trembler tes fenêtres. Encore que les incessants va-et-vient des traghetti, bateaux-taxis et autres canots à moteur nous garantissent quand même un minimum de bruit de fond urbain… Écoute notamment le moteur du traghetto à l'instant d'accoster, qui gronde et renâcle tandis que le pilote le coule avec fermeté tout contre le quai flottant. Ils s'entrechoquent dans un fracas de fin du monde, le bateau semble résister à cet accouplement imposé comme un matou qui fait le gros dos, hop, un nœud simple de grosse corde, un bref échange de passagers, et il repart en prout-proutant de plus belle. Tu regagnes la terre ferme (ce qui ne veut rien dire, à Venise), tu t'engouffres dans une rue, et, miracle, le bruit s'évanouit… Trois pas en arrière, il t'emplit les oreilles de son fracas, trois pas dans l'ombre et il disparaît en même temps que la lumière. Silence et bruit cohabitent intimement à Venise. Ils sont voisins comme la pierre et l'eau, tu passes de l'un à l'autre en l'espace d'un instant. Fais-en l'expérience en débouchant sur un campo un peu animé : c'est comme si tu franchissais un millier de portes invisibles qui s'ouvrent toutes seules sur ton passage et se referment dans ton dos. Un vrai labyrinthe de sons…
Ne sois pas pressée à Venise. Tu finiras bien par arriver, mais où et quand sont des questions que l'on ne pose pas. Par curiosité, consulte les horaires d'ouverture des magasins (lorsqu'ils sont affichés…). Pas ceux pour les touristes, qui vendent trois masques, deux carnets et un petit dauphin en verre - les autres, magasins obscurs et minuscules dissimulés derrière une vitrine poussiéreuse. Ceux-là, à les en croire, sont ouverts soir et matin, sans arrêt, ou au contraire une heure et demie par jour l'après-midi… Note-le, et repasse aux heures indiquées : il y a une chance sur deux pour que le magasin soit fermé s'il devait être ouvert, et vice-versa. C'est la règle de l'imprévisibilité, la tranquille extravagance vénitienne, le bon vouloir élevé au rang d'un art, digne des improvisations de la Commedia dell'Arte.
Absorbe-toi dans les manœuvres des gondoliers. Vois comme ils rasent les murs en se croisant, ou se lancent à traverser obliquement le Grand Canal, coupant la route à l'une de ces barges qui transportent toutes sortes de choses. Pris dans le sillage houleux d'un traghetto, chavirera, chavirera pas, ils tracent leur sillon liquide, la barge se rapproche, elle va les éperonner, hop un coup de perche, comme si la gondole donnait un coup de rein, ils se frôlent sans un regard… Et voilà comment ces accidents évités de justesse en apparence se transforment en une joute tacite, une passe d'armes nautique et ironique à nos yeux fascinés. Laisse-toi hypnotiser par le feulement de la rame sur le forcole des gondoles, par cette nonchalance un rien affectée, cette économie presque paresseuse des gestes au moment de tourner dans un rio étroitissime. La perfection d'un souffle et l'élégance d'un cheveu - tu es au spectacle, tu fais connaissance avec le sport local. La barque répond au quart de tour à la moindre inflexion de son maître, à tel point que l'eau sur laquelle il manie sa perche semble devenir solide.
Des générations d'écrivains, de musiciens, d'auteurs en tous genres ont fait de Venise une sorte de philtre d'amour universel, une Carte du Tendre sur pilotis… Pourquoi pas ? Mais Venise est plus sûrement un philtre d'oubli, de ceux que les sorcières offrent volontiers dans les vieux contes. On oublie tout à Venise : la vie sur le continent, nos repères topographiques habituels, et jusqu'à la raison pour laquelle on est venu là. Inutile de faire le voyage dans un but précis, car les émanations délétères de cette ville en trompe-l'œil te feront si bien tourner la tête que tu en oublieras aussitôt ce que tu étais venue chercher. Venise est une mascarade, elle se nourrit de nos illusions, qu'elle mélange savamment dans une brume des songes où l'on se perd alors même que l'on croit s'y retrouver. À la réflexion, ceci n'est pas tout à fait exact : on ne peut pas se perdre à Venise. Il est illusoire de se donner d'avance une destination unique (et encore moins une heure d'arrivée), tant le chemin est semé d'embûches pour la passante curieuse que tu es, et de toute manière la ville est ainsi faite que chaque lieu où tu te trouves est déjà une destination. Bon courage…
Aussi bien ne t'arrête donc pas à ce que j'ai évoqué ici et oublie cela lorsque tu retourneras à Venise. Ce ne sont là que de vagues indications, des fragments brisés qui en brillant sous un éclat de lumière m'ont ébloui un instant, les indices incertains d'une quête que je te propose de poursuivre à ma suite. Car Venise est une intrigante et elle se plaît à brouiller les pistes. À la fois immuable et inconstante elle te surprendra à chaque nouvelle visite, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Je te le répète : rends-toi à Venise.

(2004)
Ce texte est un clin d'œil à Tiziano Scarpa et à son livre Venezia è un pesce.


Extrait de "Venise est un poison" © Vincent Karle, 2004.

médiation

adultes

  • lecture
  • table ronde et débat
  • rencontre avec une classe
  • suivi de projet pédagogique

jeunesse

Public visé par les animations

  • lycéens

presse

livre & lire

Vincent Karle

Photo de Vincent  Karle
© Guillaume Ribot

biographie

Né en 1976

Vit en Isère

courriel : vincentkarle@hotmail.com

adultes : roman

jeunesse : auteur de textes

Vincent Karle : une antibiographie

Vincent Karle n'est pas né le 29 avril 1980 (il aurait pleuré la mort d'Alfred Hitchcock), ni le 29 avril 1899 (il aurait applaudi la naissance de Duke Ellington), mais un 29 avril juste entre les deux.

Il n'écrit ni cloîtré dans une chambre minuscule bourrée de livres, ni attablé devant son portable à la terrasse d'un café, il prend des notes au crayon sur un petit carnet, dans le tram, pendant un concert, à table ou au lit.

Il n'est pas venu au monde dans les Alpes, mais ses racines y sont plantées depuis longtemps et ce n'est peut-être pas un hasard s'il y habite aujourd'hui.

Il n'a pas de site internet, pas de blog d'écrivain, il ne tient aucune rubrique littéraire dans aucun journal, il travaille juste dans le milieu du spectacle vivant.

Il n'a pas grandi au pied des montagnes mais au pied des terrils de Lorraine puis au bord de la Méditerranée.

Il n'a reçu aucun prix littéraire, aucune bourse, aucune distinction particulière d'aucun organisme dans aucune catégorie de rien du tout, et avec ses premiers droits d'auteur, il a offert une guitare électrique à sa femme.

Il n'est ni célibataire, ni veuf, ni en concubinage, il est marié. Il n'a ni chien, ni chat, ni poisson rouge, il a seulement deux enfants. Il n'habite pas de villa avec jardin ni de loft dans un immeuble réhabilité, il vit entre deux montagnes avec sa petite famille.

Vincent Karle ne se consacre pas exclusivement à l'écriture : il a un vrai métier, sérieux, au grand jour.

Il n'a ni états de service éloquents ni plan de carrière ambitieux. On sait seulement qu'après avoir été successivement fœtus, bébé, enfant, adolescent (et à peu près en même temps écolier, collégien, lycéen, étudiant), il a pris sa vie en main pour devenir chômeur, stagiaire, intérimaire précaire, puis salarié à temps complet.

Il n'écrit pas tous les jours, avec rigueur et abnégation, mais seulement lorsqu'il le peut, lorsqu'il le veut, lorsqu'il en a le besoin, l'énergie, l'envie : souvent la nuit, le ouiquinde et les jours fériés.

Il n'a pas vécu à Rome ni à Las Vegas ou à Chatuzange-le-Goubet, mais certains affirment l'avoir croisé à Marseille, Venise, Dublin, Paris, New-York, Saint-Bonnet-en-Champsaur…

Il n'aime pas le bricolage, la plage et les fruits de mer.

Vincent Karle n'est pas mort, il n'a pas encore décidé de la date.

*

À propos de son dernier livre "Un clandestin aux Paradis" :

L'école, il y a passé les 3/4 de sa vie jusqu'à maintenant. C'est dire s'il en a usé, des bancs d'école, des profs, des cartables, des conseillers d'orientation, des cahiers, des parents, des copains… Mais jamais encore il n'y avait croisé des flics, des chiens policiers, des procureurs, des préfets, des arrêtés de reconduite à la frontière… Alors quand ça arrive, ça l'attriste, ça l'inquiète, ça le fout en rogne… En dans ces cas-là, il marche de long en large, il insulte les murs, et puis il se met à écrire. Des romans, des poèmes, des nouvelles, des contes, tout ce qui lui tombe sous la plume. Actuellement il travaille sur un projet de "Portraits sans papiers" avec le photographe Guillaume Ribot. V.K.

bibliographie

adulte

  • Obligation de quitter le territoire français, Le bec en l'air, 2012.
  • La Brume & la rosée, Castells éditions, 2006.

jeunesse

  • Un clandestin aux Paradis, Actes Sud Junior, D'une seule voix, 2009.

extraits

adulte

Venise est un poison

Venise est un poison. Sens comme ses charmes t'ensorcellent sans même que tu ne t'en aperçoives. Sens ton esprit qui se rend à elle et à ses vapeurs magiques, sens-toi glisser en Venise comme elle se glisse en toi.
Venise ne s'offre pas à la raison ou à la conscience, elle se respire comme un air innocent, et pas inodore pour autant. Elle se dérobe à tes yeux (et à ceux de tes appareils photographiques), mais elle s'insinue dans ton nez, dans ta bouche, jusque dans ta tête plus profondément encore. Tu la humes, tu la goûtes et si tu n'y prends pas garde, tu ne t'en rends même pas compte.
Comment fait-elle pour posséder encore ce pouvoir après toutes ces années, ces siècles, cette histoire infinie qui est la sienne, telle qu'elle semble avoir été là de toute éternité ? On pourrait croire que les parfums se seraient taris dans le flacon, ouvert à tous les vents du commerce et de la politique, du tourisme ou de l'art. Que les exhalaisons seraient éventées, les visions moins capiteuses, les rêves plus douceâtres. Mais il n'en est rien, et tu en fais l'expérience, toi qui débarques là, et qu'emporte déjà cette sorte de fièvre lente, sournoise, sinueuse comme ces canaux aux fonds troubles.
Venise agit sur toi comme une potion d'apothicaire, un médicament dont on ne sait s'il aura pour effet de t'éveiller ou de t'endormir. Venise est un breuvage étrange aux senteurs inconnues qui joue avec tes sens, capte ton énergie, modifie l'équilibre de tes forces vitales au gré de ses caprices. Car Venise est capricieuse. Comme tous ceux qui ont goûté au pouvoir elle a appris à n'écouter que son bon vouloir, et il lui arrive de s'enivrer elle-même à ses propres bouffées de cette immense puissance, tour à tour marchande, politique, touristique, artistique, ou plus essentiellement, magique.
Aussi, rends-toi à Venise, car quoi que tu fasses Venise se joue de toi, et tu n'es pas la plus forte à ce petit jeu dont les règles changent à chaque coup, chaque croisement de rue, chaque rio ou fondamenta. Dis-toi qu'à Venise, fatalement le mystère reste entier, puisque c'est elle, le mystère. Une ville entière enroulée sur elle-même comme une énigme, qui s'est nouée tranquillement au fil du temps, à tel point qu'on ne sait plus désormais par quel bout la prendre. Une grosse pelote de fils infinis à suivre jusqu'à s'étourdir, avec laquelle jouent les innombrables chats de la ville, saisis par cette excitation amusée que l'on éprouve à respirer ainsi l'air vénitien. Il doit y avoir quelque chose dans l'air qu'ils respirent…
À croire que les volutes de brume qui se dégagent dans l'atmosphère se rejoignent pour former des points d'interrogations intangibles, tant Venise est un défi permanent à l'esprit humain et à sa soif de connaissance. Chaque bâtiment, chaque place, chaque puits, chaque mètre carré de pavé possède une histoire bien à soi (chaque pavé même!..), chaque pouce de terrain y va de son rôle dans l'Histoire de la ville, de sa petite histoire ou de sa légende, sa fable, son mystère plus ou moins ancien. Quelle différence, puisqu'ici tout cela se confond allègrement ?!.
Oublie les notions de vérité, de réalité et d'imaginaire, car Venise croit aux fables, et ne se pose même pas la question de la frontière qui pourrait exister entre l'histoire et le mythe. Le pouvoir de Venise en définitive a toujours été de faire appel à cette faculté magique entre toutes : notre imagination. C'est cette puissance d'évocation qui a bâti la ville, sur une "forêt renversée" de pieux en bois autant que sur l'écho répercuté de ses mille et une légendes, qui l'a fait connaître aux quatre coins du monde, qui l'a nourrie de ses projets depuis l'origine. C'est l'imagination prodigieuse de Venise qui l'a faite Sérénissime, musicale, république, c'est de là que viennent échanges commerciaux, conquêtes militaires, œuvres architecturales, et tout ce tremblement que l'on te vend comme "L'histoire de la Cité des Doges".
Ne tombe pas dans ce piège. Venise n'est pas une cité comme les autres, certes, mais Venise n'est pas un rêve non plus. Ce serait encore reconnaître que cette fameuse frontière existe, et alors tu verrais tout en double, tu verrais la réalité derrière les apparences, la vérité derrière le mensonge, et pire que tout tu trouverais une réponse pour chaque question… Aussi ne cherche pas à tout savoir, mais bien plutôt à tout voir. Parcours Venise et sois attentive.
Tu as certainement été mise en garde déjà contre la saleté des canaux, par des gens qui n'ont approché Venise qu'à l'heure la plus touristique, alors que la chaleur estivale fait transpirer la ville entière - ou même par des gens qui n'y ont jamais mis les pieds… C'est vrai que parfois Venise pue. Quoi d'anormal à cela ? L'homme est le plus grand producteur de déchets sur cette planète, et Venise ne fait pas exception à la règle. Mais la Beauté n'a pas d'odeur, alors quand Venise sent mauvais on le lui reproche avec véhémence, comme une tache sur un blason immaculé. Immaculée, Venise ? Allons donc ! Toute cette eau vient de la lagune, qui vient de la mer Adriatique, qui est avec les autres mers du globe notre grande poubelle terrestre. Et elle ne contient pas que du poisson, la lagune. Outre les nombreux cadavres immergés là par la longue histoire du crime vénitien, elle est parcourue par les pétroliers qui vont à Mestre, ou les gigantesques ferrys qui traversent le canal de la Giudecca pour décharger leur cargaison de touristes au Lido. Amuse-toi à scruter le fond des canaux que l'on assèche afin de les assainir : ce que tu y trouveras ferait le bonheur d'un vide grenier, une fois nettoyé… Mais as-tu remarqué la propreté des rues ? Féline jusqu'au bout des griffes, Venise fait chaque jour une toilette de chat, sans une goutte d'eau, et voilà le résultat : même la poussière semble propre !
La réputation de Venise repose en partie sur un oxymore, une contradiction absolue aux yeux du monde moderne : une ville sans voitures. Voilà effectivement une source de pollution absente ici : aucune tache d'huile par terre, aucun gaz d'échappement à ras de terre, aucun embouteillage qui fait trembler tes fenêtres. Encore que les incessants va-et-vient des traghetti, bateaux-taxis et autres canots à moteur nous garantissent quand même un minimum de bruit de fond urbain… Écoute notamment le moteur du traghetto à l'instant d'accoster, qui gronde et renâcle tandis que le pilote le coule avec fermeté tout contre le quai flottant. Ils s'entrechoquent dans un fracas de fin du monde, le bateau semble résister à cet accouplement imposé comme un matou qui fait le gros dos, hop, un nœud simple de grosse corde, un bref échange de passagers, et il repart en prout-proutant de plus belle. Tu regagnes la terre ferme (ce qui ne veut rien dire, à Venise), tu t'engouffres dans une rue, et, miracle, le bruit s'évanouit… Trois pas en arrière, il t'emplit les oreilles de son fracas, trois pas dans l'ombre et il disparaît en même temps que la lumière. Silence et bruit cohabitent intimement à Venise. Ils sont voisins comme la pierre et l'eau, tu passes de l'un à l'autre en l'espace d'un instant. Fais-en l'expérience en débouchant sur un campo un peu animé : c'est comme si tu franchissais un millier de portes invisibles qui s'ouvrent toutes seules sur ton passage et se referment dans ton dos. Un vrai labyrinthe de sons…
Ne sois pas pressée à Venise. Tu finiras bien par arriver, mais où et quand sont des questions que l'on ne pose pas. Par curiosité, consulte les horaires d'ouverture des magasins (lorsqu'ils sont affichés…). Pas ceux pour les touristes, qui vendent trois masques, deux carnets et un petit dauphin en verre - les autres, magasins obscurs et minuscules dissimulés derrière une vitrine poussiéreuse. Ceux-là, à les en croire, sont ouverts soir et matin, sans arrêt, ou au contraire une heure et demie par jour l'après-midi… Note-le, et repasse aux heures indiquées : il y a une chance sur deux pour que le magasin soit fermé s'il devait être ouvert, et vice-versa. C'est la règle de l'imprévisibilité, la tranquille extravagance vénitienne, le bon vouloir élevé au rang d'un art, digne des improvisations de la Commedia dell'Arte.
Absorbe-toi dans les manœuvres des gondoliers. Vois comme ils rasent les murs en se croisant, ou se lancent à traverser obliquement le Grand Canal, coupant la route à l'une de ces barges qui transportent toutes sortes de choses. Pris dans le sillage houleux d'un traghetto, chavirera, chavirera pas, ils tracent leur sillon liquide, la barge se rapproche, elle va les éperonner, hop un coup de perche, comme si la gondole donnait un coup de rein, ils se frôlent sans un regard… Et voilà comment ces accidents évités de justesse en apparence se transforment en une joute tacite, une passe d'armes nautique et ironique à nos yeux fascinés. Laisse-toi hypnotiser par le feulement de la rame sur le forcole des gondoles, par cette nonchalance un rien affectée, cette économie presque paresseuse des gestes au moment de tourner dans un rio étroitissime. La perfection d'un souffle et l'élégance d'un cheveu - tu es au spectacle, tu fais connaissance avec le sport local. La barque répond au quart de tour à la moindre inflexion de son maître, à tel point que l'eau sur laquelle il manie sa perche semble devenir solide.
Des générations d'écrivains, de musiciens, d'auteurs en tous genres ont fait de Venise une sorte de philtre d'amour universel, une Carte du Tendre sur pilotis… Pourquoi pas ? Mais Venise est plus sûrement un philtre d'oubli, de ceux que les sorcières offrent volontiers dans les vieux contes. On oublie tout à Venise : la vie sur le continent, nos repères topographiques habituels, et jusqu'à la raison pour laquelle on est venu là. Inutile de faire le voyage dans un but précis, car les émanations délétères de cette ville en trompe-l'œil te feront si bien tourner la tête que tu en oublieras aussitôt ce que tu étais venue chercher. Venise est une mascarade, elle se nourrit de nos illusions, qu'elle mélange savamment dans une brume des songes où l'on se perd alors même que l'on croit s'y retrouver. À la réflexion, ceci n'est pas tout à fait exact : on ne peut pas se perdre à Venise. Il est illusoire de se donner d'avance une destination unique (et encore moins une heure d'arrivée), tant le chemin est semé d'embûches pour la passante curieuse que tu es, et de toute manière la ville est ainsi faite que chaque lieu où tu te trouves est déjà une destination. Bon courage…
Aussi bien ne t'arrête donc pas à ce que j'ai évoqué ici et oublie cela lorsque tu retourneras à Venise. Ce ne sont là que de vagues indications, des fragments brisés qui en brillant sous un éclat de lumière m'ont ébloui un instant, les indices incertains d'une quête que je te propose de poursuivre à ma suite. Car Venise est une intrigante et elle se plaît à brouiller les pistes. À la fois immuable et inconstante elle te surprendra à chaque nouvelle visite, ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Je te le répète : rends-toi à Venise.

(2004)
Ce texte est un clin d'œil à Tiziano Scarpa et à son livre Venezia è un pesce.


Extrait de "Venise est un poison" © Vincent Karle, 2004.

médiation

adultes

  • lecture
  • table ronde et débat
  • rencontre avec une classe
  • suivi de projet pédagogique

jeunesse

Public visé par les animations

  • lycéens

presse

livre & lire

sur le fil

Attention

Ce site internet n’est aujourd’hui plus actualisé car il fera peau neuve en juin 2017. L’équipe de l’Arald vous proposera bientôt une nouvelle forme de navigation dans le site centrée autour de la médiation, des présentations détaillées des auteurs et de leurs publications, des informations pratiques mais aussi les actualités de la vie littéraire dans la région.

 

Merci de votre patience, et à très […] Lire la suite

Calendrier d'événements

mai 2017
L M M J V S D
1234567
891011121314
15161718192021
22232425262728
293031EC

événements à venir

  • Pas d'événement.