Yvonne Dubois

Photo de Yvonne  Dubois
© Yvonne Dubois

biographie

Née en 1931 à Allèves, Haute-Savoie

Vit en Haute-Savoie

Née dans un village coincé entre Semnoz et Revard, dès mes cinq ans je vais aimer les mots et beaucoup lire, puis très tôt écrire mon ressenti personnel, en cachette.

La vision des auteurs que je lis sur les gens de la terre va beaucoup me déranger. J'admire trop certains paysans de chez moi, dont mon père, pour ne pas souffrir de cette contrevérité là !

Ce père extraordinaire de par sa nature intime, pleine de finesse, de dignité, de courage, d'adresse et de générosité va me donner de plus en plus envie de témoigner sur lui. Lorsqu'un jour, au cours d'un stage de formation, le responsable me dit : "Écrivez un livre sur votre vie paysanne". J'ose enfin penser que cela peut être possible malgré mon peu de bagage intellectuel !

Après plus de quinze ans d'écriture secrète, et beaucoup de corrections, paraît en 1983 un premier livre, "La Vallée des cyclamens", couronné par le prix du ministère de l'Agriculture en 1984 et le prix des Belles Lettres de Lyon. Ce livre est traduit en allemand. En 1986 paraît "L'Ocarina rouge", suite du premier, toujours aux mêmes éditions dans la collection "Pourquoi je vis". Ces deux livres portent en sous-titre, "Cahiers d'une paysanne savoyarde". Je reçois pour ces deux livres le prix Région-Savoie en 1991.

En 1996, paraît mon troisième ouvrage, édité cette fois aux Éditions de Paris, "Les Perles bleues" qui reçoit le prix Rosine-Perrier du Conseil général de la Savoie en 1996… Ce dernier ouvrage est préfacé par le pianiste François-René Duchâble. Y.D.

bibliographie

  • Couleur de terroir, Éditions de Paris, 2003.
  • Les Perles bleues, Éditions de Paris, 1996.
  • L'Ocarina rouge, Cerf, 1986.
  • La Vallée des cyclamens, Cerf, 1983. Réédition aux éditions de Paris en 2005.

extraits

J'avais treize ans quand j'ai rencontré Lucien. J'allais à l'école et je jouais à la poupée. Lucien était déjà un homme. Plus de neuf ans nous séparent.
Tout de suite, il y a eu de l'affection entre lui et moi. Il était réservé, gentil, plein d'attention pour les vieux. Il ne nous chahutait pas comme les garçons que je connaissais. Je le trouvais différent des autres. Je l'ai aimé comme un grand frère, au premier regard, je crois. Lui me croyait plus âgée. On s'entendait bien. On se comprenait. Quand nos cœurs se sont déclarés, nous nous aimions depuis longtemps.
Sait-on pourquoi on aime un homme, une femme ? Pourquoi un visage devient tout à coup le centre du monde ? Pourquoi le cœur vous fait mal quand l'autre s'approche ? Sait-on pourquoi c'est lui, pourquoi c'est elle ? Ni plus beau ni plus intelligent qu'un autre, mais seulement lui, ou elle.
C'était pendant la guerre. Lucien avait été désigné pour travailler en Allemagne. Refusant de partir, il était venu chercher du travail par ici, chez un entrepreneur de battage qui faisait du charbon de bois pour alimenter son tracteur à gazogène. Mais il me faut remonter plus loin dans le temps pour présenter Lucien.

Extrait de "La Vallée des cyclamens" © Cerf, 1983


_______


C'était presque toujours après un bon rhume de cerveau que j'avais tout à coup mal aux oreilles. La journée, c'était douloureux, mais supportable. Le matin, avant de partir en classe, papa me mettait un peu d'huile d'amande douce sur du coton dans l'oreille malade. Tout en me soignant, il me disait : "Tu tiens ça de moi. Y vaudrait mieux que tu ressembles à la maman qui a jamais mal nulle part". Tandis que notre mère allait abreuver les vaches, il me donnait, presque en cachette, un demi-cachet d'aspirine dans un peu d'eau sucrée et je partais à l'école où l'institutrice me faisait une place auprès du feu.
Le soir avant d'aller dormir, papa me mettait de nouveau de l'huile dans l'oreille en me recommandant : "Tu te coucheras dessus. Tu verras, ça va passer !" Mais au cœur de la nuit, la douleur me réveillait. À grands coups, le sang cognait au fond de mon oreille. Je me tournais, me retournais. Je luttais contre l'envie de pleurer. J'avais si mal ! Puis, tout à coup, je fondais en larmes. Je cachais ma tête sous l'oreiller. De honte. Puis, je sentais une main sur mon dos, dans mes cheveux collés par les larmes. "T'as si mal que ça ? Attends, je vais chercher de l'huile."
Dans le noir de la chambre vaguement éclairée par la lumière publique de la cour, face à notre fenêtre, je distinguais la silhouette de mon père. Il descendait en chemise, pieds nus, les quatre marches de l'escalier de bois qui conduisait de notre chambre à la cuisine. Il remontait vite vers moi, toujours sans allumer. Accroupi près du lit que je partageais avec Léa, il allumait son briquet sous la petite cuillère pleine d'huile. Après quoi, il versait le contenu tiédi au creux de mon oreille et mettait un petit bout de coton par-dessus, avec des gestes tendres. Je me sentais fondre sous ses caresses.
"Ça va mieux maintenant ? me chuchotait-il.
- Oui !…"
Sans bruit, comme il était venu, il retournait se coucher. Souvent, je finissais par me rendormir très vite. Parfois, le miracle de l'huile tiède ne se produisait pas tout de suite. Je retenais mes larmes. Je ne voulais pas qu'il sache qu'il ne m'avait pas guérie.

Extrait de "L'Ocarina rouge" © Cerf, 1986


________


Le jour venu, un chaud soleil inonde la vallée, un pinson s'égosille quelque part sur les toits enchevêtrés de nos maisons.
Tout à coup, les génisses beuglent toutes ensemble, impatientes de sortir : elles ont dû entendre le tintement de leurs sonnailles, que Lucien prépare au garage. André, qui vient d'arriver dans la cour pour cette ultime sortie, interpelle Florence et ses deux enfants, venus aussi pour assister à l'événement.
Au sortir de l'étable nos bêtes ont commencé par faire quelques cabrioles fantasques. Puis, trottinant sous le soleil de mai, au milieu des poiriers blancs et des pommiers roses, elles sont parties comme des folles sur le chemin du cimetière. Précédées et suivies des bergers, vrais ou occasionnels, tous armés d'un bâton, elles ont commencé à galoper vers leur parc, qu'elles connaissent depuis trois ans.
J'ai fini par les rattraper, tout en les appelant. Florence, filme et photographie à tour de bras : c'est la dernière sortie de mes bêtes !
Près de Dédé, les enfants émoustillés courent derrière le petit troupeau. Près de l'entrée du parc, celui-ci se livre encore à quelques joyeuses cabrioles : ivres de liberté, les trois génisses n'en finissent pas de gambader, mufles dressés vers le ciel, faisant tinter leurs clochettes en secouant leurs jolies têtes coiffées de cornes noires et acérées. Enfin, elles consentent à entrer dans leur parc, le traversant au galop à plusieurs reprises de part en part. Finalement, elles s'arrêtent pour brouter l'herbe tendre, toute fleurie de scabieuses, de sauge bleue et de pissenlits.
Lucien, qui suivait en voiture, a fermé le parc et mis sous tension la clôture électrique.
C'est la dernière fois. Plus jamais d'autres vaches ne sortiront de notre étable, et celles qui en sont sorties aujourd'hui n'y rentreront plus. Plus jamais !...
Et je pleure !...

Extrait de "Les Perles bleues" © Éditions de Paris, 1996

médiation

  • rencontre avec une classe

Yvonne Dubois

Photo de Yvonne  Dubois
© Yvonne Dubois

biographie

Née en 1931 à Allèves, Haute-Savoie

Vit en Haute-Savoie

Née dans un village coincé entre Semnoz et Revard, dès mes cinq ans je vais aimer les mots et beaucoup lire, puis très tôt écrire mon ressenti personnel, en cachette.

La vision des auteurs que je lis sur les gens de la terre va beaucoup me déranger. J'admire trop certains paysans de chez moi, dont mon père, pour ne pas souffrir de cette contrevérité là !

Ce père extraordinaire de par sa nature intime, pleine de finesse, de dignité, de courage, d'adresse et de générosité va me donner de plus en plus envie de témoigner sur lui. Lorsqu'un jour, au cours d'un stage de formation, le responsable me dit : "Écrivez un livre sur votre vie paysanne". J'ose enfin penser que cela peut être possible malgré mon peu de bagage intellectuel !

Après plus de quinze ans d'écriture secrète, et beaucoup de corrections, paraît en 1983 un premier livre, "La Vallée des cyclamens", couronné par le prix du ministère de l'Agriculture en 1984 et le prix des Belles Lettres de Lyon. Ce livre est traduit en allemand. En 1986 paraît "L'Ocarina rouge", suite du premier, toujours aux mêmes éditions dans la collection "Pourquoi je vis". Ces deux livres portent en sous-titre, "Cahiers d'une paysanne savoyarde". Je reçois pour ces deux livres le prix Région-Savoie en 1991.

En 1996, paraît mon troisième ouvrage, édité cette fois aux Éditions de Paris, "Les Perles bleues" qui reçoit le prix Rosine-Perrier du Conseil général de la Savoie en 1996… Ce dernier ouvrage est préfacé par le pianiste François-René Duchâble. Y.D.

bibliographie

  • Couleur de terroir, Éditions de Paris, 2003.
  • Les Perles bleues, Éditions de Paris, 1996.
  • L'Ocarina rouge, Cerf, 1986.
  • La Vallée des cyclamens, Cerf, 1983. Réédition aux éditions de Paris en 2005.

extraits

J'avais treize ans quand j'ai rencontré Lucien. J'allais à l'école et je jouais à la poupée. Lucien était déjà un homme. Plus de neuf ans nous séparent.
Tout de suite, il y a eu de l'affection entre lui et moi. Il était réservé, gentil, plein d'attention pour les vieux. Il ne nous chahutait pas comme les garçons que je connaissais. Je le trouvais différent des autres. Je l'ai aimé comme un grand frère, au premier regard, je crois. Lui me croyait plus âgée. On s'entendait bien. On se comprenait. Quand nos cœurs se sont déclarés, nous nous aimions depuis longtemps.
Sait-on pourquoi on aime un homme, une femme ? Pourquoi un visage devient tout à coup le centre du monde ? Pourquoi le cœur vous fait mal quand l'autre s'approche ? Sait-on pourquoi c'est lui, pourquoi c'est elle ? Ni plus beau ni plus intelligent qu'un autre, mais seulement lui, ou elle.
C'était pendant la guerre. Lucien avait été désigné pour travailler en Allemagne. Refusant de partir, il était venu chercher du travail par ici, chez un entrepreneur de battage qui faisait du charbon de bois pour alimenter son tracteur à gazogène. Mais il me faut remonter plus loin dans le temps pour présenter Lucien.

Extrait de "La Vallée des cyclamens" © Cerf, 1983


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C'était presque toujours après un bon rhume de cerveau que j'avais tout à coup mal aux oreilles. La journée, c'était douloureux, mais supportable. Le matin, avant de partir en classe, papa me mettait un peu d'huile d'amande douce sur du coton dans l'oreille malade. Tout en me soignant, il me disait : "Tu tiens ça de moi. Y vaudrait mieux que tu ressembles à la maman qui a jamais mal nulle part". Tandis que notre mère allait abreuver les vaches, il me donnait, presque en cachette, un demi-cachet d'aspirine dans un peu d'eau sucrée et je partais à l'école où l'institutrice me faisait une place auprès du feu.
Le soir avant d'aller dormir, papa me mettait de nouveau de l'huile dans l'oreille en me recommandant : "Tu te coucheras dessus. Tu verras, ça va passer !" Mais au cœur de la nuit, la douleur me réveillait. À grands coups, le sang cognait au fond de mon oreille. Je me tournais, me retournais. Je luttais contre l'envie de pleurer. J'avais si mal ! Puis, tout à coup, je fondais en larmes. Je cachais ma tête sous l'oreiller. De honte. Puis, je sentais une main sur mon dos, dans mes cheveux collés par les larmes. "T'as si mal que ça ? Attends, je vais chercher de l'huile."
Dans le noir de la chambre vaguement éclairée par la lumière publique de la cour, face à notre fenêtre, je distinguais la silhouette de mon père. Il descendait en chemise, pieds nus, les quatre marches de l'escalier de bois qui conduisait de notre chambre à la cuisine. Il remontait vite vers moi, toujours sans allumer. Accroupi près du lit que je partageais avec Léa, il allumait son briquet sous la petite cuillère pleine d'huile. Après quoi, il versait le contenu tiédi au creux de mon oreille et mettait un petit bout de coton par-dessus, avec des gestes tendres. Je me sentais fondre sous ses caresses.
"Ça va mieux maintenant ? me chuchotait-il.
- Oui !…"
Sans bruit, comme il était venu, il retournait se coucher. Souvent, je finissais par me rendormir très vite. Parfois, le miracle de l'huile tiède ne se produisait pas tout de suite. Je retenais mes larmes. Je ne voulais pas qu'il sache qu'il ne m'avait pas guérie.

Extrait de "L'Ocarina rouge" © Cerf, 1986


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Le jour venu, un chaud soleil inonde la vallée, un pinson s'égosille quelque part sur les toits enchevêtrés de nos maisons.
Tout à coup, les génisses beuglent toutes ensemble, impatientes de sortir : elles ont dû entendre le tintement de leurs sonnailles, que Lucien prépare au garage. André, qui vient d'arriver dans la cour pour cette ultime sortie, interpelle Florence et ses deux enfants, venus aussi pour assister à l'événement.
Au sortir de l'étable nos bêtes ont commencé par faire quelques cabrioles fantasques. Puis, trottinant sous le soleil de mai, au milieu des poiriers blancs et des pommiers roses, elles sont parties comme des folles sur le chemin du cimetière. Précédées et suivies des bergers, vrais ou occasionnels, tous armés d'un bâton, elles ont commencé à galoper vers leur parc, qu'elles connaissent depuis trois ans.
J'ai fini par les rattraper, tout en les appelant. Florence, filme et photographie à tour de bras : c'est la dernière sortie de mes bêtes !
Près de Dédé, les enfants émoustillés courent derrière le petit troupeau. Près de l'entrée du parc, celui-ci se livre encore à quelques joyeuses cabrioles : ivres de liberté, les trois génisses n'en finissent pas de gambader, mufles dressés vers le ciel, faisant tinter leurs clochettes en secouant leurs jolies têtes coiffées de cornes noires et acérées. Enfin, elles consentent à entrer dans leur parc, le traversant au galop à plusieurs reprises de part en part. Finalement, elles s'arrêtent pour brouter l'herbe tendre, toute fleurie de scabieuses, de sauge bleue et de pissenlits.
Lucien, qui suivait en voiture, a fermé le parc et mis sous tension la clôture électrique.
C'est la dernière fois. Plus jamais d'autres vaches ne sortiront de notre étable, et celles qui en sont sorties aujourd'hui n'y rentreront plus. Plus jamais !...
Et je pleure !...

Extrait de "Les Perles bleues" © Éditions de Paris, 1996

médiation

  • rencontre avec une classe
sur le fil

a été couronné par le prix Lettres frontière 2015 pour son roman paru en 2014 L’Affaire des vivants (éditions Phébus)

Jacques A. Bertrand reçoit le prix Alexandre-Vialatte 2015 pour son essai Brèves histoires des choses (Julliard) et pour l’ensemble de son oeuvre chez Julliard.

Michel Thion a reçu le prix « Révélation de poésie 2015 » de la Société des Gens de Lettre. (SGDL), pour son recueil L’Enneigement, paru aux éditions La Rumeur Libre.

vient de recevoir le Prix Cazes Brasserie Lipp 2016 pour son roman Giratoire paru en janvier chez Serge Safran Editeur.

a reçu le prix Trop Virilo qui récompense « la plus vivace poussée de testostérone littéraire de l’année« , pour Quand le diable sortit de la salle de bain (Noir sur Blanc), ex aequo avec Jean Teulé.

fait partie des 7 lauréats du 10e prix Handi-Livres pour son roman L’École du tonnerre (Rue du Monde).

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