Entretien avec Emmanuelle Pireyre

Publié le 12 février 2013

Photo d'Emmanuelle PireyrePrix Médicis 2013 pour Féérie générale (Éditions de l’Olivier), un projet d’écriture soutenu par une bourse de la Région Rhône-Alpes, répond à nos questions sur le roman, la fiction, et tout ce qui étonne…


Comment la littérature peut-elle être la part de « fiction » apportée à un réel au sujet duquel on ne cesse de dire de plus en plus souvent qu’il « dépasse la fiction » ?

Le réel « dépasse la fiction » lorsqu’il nous étonne et nous laisse même abasourdis, lorsque les situations vécues sont rocambolesques, et semblent scénarisées, mais aussi lorsqu’on a l’impression d’être déjà dans l’avenir, lorsque l’on peut déjà téléguider des insectes vivants, cloner, détecter les poissons au moyen de capteurs dans cette calme activité attentive aux éléments naturels qu’était il y a peu la pêche… Je donne là des exemples disparates, mais le trait commun de l’étonnement qui les accompagne, qu’il soit ressenti comme positif ou négatif, est que toutes ces situations ont quelque chose de subi. On est à chaque surpris que le réel soit ainsi, qu’il nous saute au visage de cette manière, sous cette forme-là.
La fiction littéraire est différente parce qu’elle agence soigneusement tous ses éléments, elle est construite, elle fabrique du sens, elle n’arrive pas par hasard. Ou plutôt, s’il y a bien une part de hasard en elle (ces irruptions inattendues sont le plaisir même de l’écriture), ce hasard est tamisé, filtré, et parmi les centaines de petites choses survenues au hasard de l’écriture, deux ou trois seront finalement gardées.
Ainsi la fiction est à mon sens une manière de redresser un peu le réel là où il penche, de lui ouvrir des possibles inattendus, des personnages agissant selon des motivations autres que celles qu’on attendrait d’eux. J’aime pour cela prélever des éléments très réalistes, et les relier à d’autres réalistes aussi ; et c’est la relation entre eux qui doit être neuve pour ouvrir une brèche fictionnelle dans le réel. Je cours constamment après ces brefs instants où j’ai l’impression d’avoir conquis quelques centimètres de liberté, un courant d’air vivifiant !

 

Le temps qui vous est nécessaire pour écrire vos livres que vous qualifiez volontiers de « chantiers » , est-il ce à quoi on reconnait la littérature  dans cette société connectée et rapide ?

Il y a tant de manières d’écrire, et cette diversité de manières et de résultats est le bonheur de la littérature, et de l’art en général. J’admire les auteurs qui écrivent vite et bien ; je pense que c’est possible, même dans la société hyper-connectée. Quant à moi, en effet, je suis lente. D’une part parce que j’ai l’idée qu’un livre est une chose importante, que c’est une chose presque impossible à réaliser, une activité surhumaine ! C’est la représentation que j’en ai fabriquée peut-être dans l’enfance, parce que les livres étaient importants pour moi et me semblaient éclairer toute l’existence. Même si j’aime aussi, en tant que lectrice, des livres courts, des livres rapides, lorsque je l’écris, un livre ne peut, par exemple, traiter d’un seul sujet, mais doit être la trace de tout un mode de rapport au monde, à un moment donné. Tant que le livre ressemble au précédent dans le ton, dans l’écriture, il ne me satisfait pas, j’ai l’impression de ne pas avoir progressé dans mon appréhension du monde, donc je travaille et j’attends…
Et puis, d’autre part, la lenteur tient, pour mes derniers livres, aux sujets traités : j’assemble des éléments, des données, des histoires, concernant le monde contemporain. Or, dans notre société de l’information et de la communication, toutes ces choses, les maisons bio, les hackers, le voile, la finance, la dépression ou le bonheur, etc. ont été dites et redites indéfiniment, et malmenées, par les media, la publicité… Elles sont en quelque sorte recouvertes de discours, de sens et d’idées préconçues. Dès lors, comme ces discours, souvent contradictoires, qui emportent les choses dans leur flux ne me satisfont pas, je procède à un retraitement de tout cela, une manière de dédire les choses, puis de les redire autrement. Et c’est ce travail là, très empirique, qui s’exerce dans des zones inconnues, et demande un temps très long.

 

Ça change quoi d’être exposée du jour au lendemain à la lumière, au plus haut du »jeu littéraire » (cf Bernard Lahire) ? Sûr que ça va vous apporter plein de nouveau « matériau » ?

Tout va bien ! Je me sens mûre pour la lumière ! Cette reconnaissance me fait plaisir sans trop me troubler, parce qu’elle récompense une recherche de fond élaborée durant des années, et qui aurait continué de toute façon dans cette direction. Elle fait aussi plaisir à ceux qui ont soutenu ce travail, les livres, les lectures-performances, etc. depuis longtemps. Par ailleurs, comme l’invention en littérature est collective, ce prix a réjoui tout un pan du milieu littéraire qui, bien que très divers et inventif, n’est pas le plus visible, et n’est pas toujours bien repéré par les media. Et c’est cela qui me semble le plus étrange et le plus intéressant : cette impression de pouvoir subitement représenter mes camarades, ou même éventuellement d’en avoir la responsabilité.
Et puis, bien sûr, il y a aussi quelques personnes qui essaient de tirer un bénéfice du prix alors qu’elles ne se sont jamais intéressées aux livres auparavant, mais là, je fais la sourde oreille.

 

Comment avez vous écrit Féerie générale ?

Féerie générale procède par fils de pensées et emboîtements d’histoires pour visiter notre époque de manière poétique. A partir d’une multiplicité de personnages ayant chacun sa petite idée, ses habitudes, son caractère souvent bien trempé, ses illuminations ou ses lubies, j’explore quelques aspects de notre monde contemporain, quelques dimensions de nos modes de vies, l’écologie dans nos maisons, les baisers de cinéma, les rencontres par Internet, le voile des jeunes filles, les fans de fictions, le disco, les toilettes sèches, la réintroduction d’ours ou de lynx dans nos montagnes… Ces thèmes pourraient être traités par la sociologie ; c’est pourtant bien leur mise en œuvre littéraire qui m’importe, leur inscription dans le monde de la fiction, de l’imagination, des désirs singuliers des personnages. On croisera donc beaucoup de monde au fil du livre : des personnages réels.(james Brown, Tolstoï, Béatrice Dalle, mon amie Veronica, ou encore le petit Joey dont le cas fut décrit par Bruno Bettelheim…), des personnages fictifs que j’emprunte ici ou là (le Commissaire Moulin, Charlotte et Wilbourne, les personnages des Palmiers sauvages de Faulkner…), et (c’est assez nouveau pour moi) des personnages tout neufs, inventés pour l’occasion (Batoule, une jeune fille voilée qui joue du violoncelle, un célèbre hacker sous pseudonyme, un homme qui adore le management japonais, une artiste lituanienne et ses jolies nattes blondes, un gourou du story telling…).
Pour l’écriture de ce livre, je lis beaucoup, je recueille des données de notre réel contemporain (données, il faut bien le dire, parfois assez peu féeriques), je rebâtis certaines parcelles à ma manière, je crée des passerelles logiques et des tunnels oniriques. Le but pour moi est de confectionner un univers plus à mon goût, de ne pas passer par les enchaînements de pensées que l’on déroule de manière un peu automatique à la télévision ou dans les journaux, automatisme qui a tendance à m’angoisser… Et pour ce travail de réfection, je dois dire que la compagnie des personnages du livre dans leur diversité m’est d’un grand secours : ils sont efficaces, dévoués, ils me sont d’une grande aide féerique !

Propos recueillis par Philippe Camand

 

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1 commentaire(s) pour ce billet

  1. le 14 mai 2013, 12:57 par Sultana :

    j’ai lu cette oeuvre et je l’ai trouvé tout simplement géniale, bravo madame, vivement votre prochain livre je l’attends avec impatience !

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