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Malek Abbou


     Après trois longues heures de conduite, j'atteins Cuneo, impeccablement déserte à cette heure-ci de la matinée, qui plus est un dimanche. Tout est là, le ciel immobile, la chaleur offerte au silence et quelques chats, chacun à sa place. Un vent infime fait trembloter les tilleuls. Je vais où il souffle. Sous les arcades de la Piazza Galimbati, ce sont d'immenses dalles. Le soleil y dessine de larges bandes lumineuses alternant en clair-obscur avec les arches. À l'angle de l'une d'elles, tête renversée, lunettes de soleil joliment calées au sommet du front, posée là comme une promesse d'envoûtement sur un grand tabouret... une femme, mules aux pieds, balance ses jambes nues, chantonne à voix basse. Comme l'impression d'ensemble est à la grâce, je m'avance et, curieux jusqu'au crime, la surprend assez loin dans ses petits bruissements de vie en italien.
Elle sursaute.
Je contiens un écart brusque avant trois secondes de face-à-face, longues comme l'enfance. Belle à crever en effet. Son oeil énucléé me serre le ventre. Son visage ? Un soleil labouré par la mort.
J'allais dire un mot qui m'a brûlé la langue dans le mouvement même où il s'évaporait. J'en ai cherché l'écho sans y parvenir - comme si quelque sens au fond, pouvait gîter là dans la perte de toute souveraineté à le dire. Et puis ce sphinx à la façon des contes, très vite a disparu par une rue couverte. Le soleil cognait. Je suis parti m'installer plus bas, sur un banc dans un parc. Là, j'ai mangé de l'omelette froide avec du pain. J'ai bu un peu de vin. J'ai fermé l'oeil pour avoir la vision monoculaire. Je me suis souvenu qu'elle avait de la joie, et j'ai commencé à chanter.


Extrait de "O sole moi" (nouvelle) © Abbou Malek