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Nathacha Appanah


Les voici encore, mère et fille, cherchant réponse à leur malheur. Les voici une fois de plus, damnées de longue date, voulant repousser le mauvais sort. Elles se tiennent côte à côte, silencieuses, un peu honteuses, en ce matin brumeux, à la pointe sud de l'île Maurice, devant une maison aux volets rouges et aux portes closes. En contrebas, la mer déchaînée et les vagues hautes. Leur souffle salé empreint tout le village jusqu'à la grande route. Quand elles sont descendues du bus ce matin, mère et fille n'ont croisé personne. C'est à croire que Souillac, la salée, ne sait pas retenir ses habitants. Le vent permanent, le bruit, les tempêtes, la poussière mouillée et salée des vagues qui poisse les cheveux et la peau, la mer qui rogne petit à petit la terre, le cimetière qui s'érode et vomit ses morts à chaque marée montante, les falaises qui s'effritent... Alors, ils partent, ces hommes et ces femmes, pour un autre village, moins cruel, plus accueillant et moins terrifiant.
Ils laissent leurs maisons fragiles et branlantes au vent et à la poussière de vagues. Des prostitués viennent y faire des passes, des jeunes s'y cachent pour se shooter et les herbes folles bientôt les envahissent. Quelques irréductibles tiennent bon, certes mais faut pas croire, comme ils disent dans les livres et guides touristiques, faut pas croire que ceux qui restent le font parce qu'ils trouvent de la "poésie violente" à Souillac. Ceux qui restent n'en ont rien à faire de la poésie : ils sont trop vieux pour partir, c'est tout.
Souillac est, dit-on, l'endroit idéal pour se suicider. Ils devraient mettre ça dans les livres et les guides touristiques : c'est la seule chose que l'on est sûr de réussir à Souillac. On ne peut pas se rater, il y a, pourrait-on dire, l'embarras du choix : ici, la tête et le corps fracassés contre les rochers aiguisés, là, emporté au fond par les innombrables tourbillons, plus loin, attaqué par les requins. Ici, c'est le recours des malheureux d'entre les malheureux, ceux qui en ont assez de faire semblant de partir. Ainsi vit Souillac. Entre les anciens qui meurent là, ceux qui font le chemin exprès pour y mourir et tous les autres.
Les voilà, donc, à Souillac devant la maison de Monsieur Prince. Monsieur Prince est un sorcier. Le meilleur, le plus craint, le plus cher. Tous ceux qui se sont détournés de l'église et des médecins pour chercher ailleurs, en ont entendu parler. Ceux qui en ont eu marre de brûler des cierges, de faire des neuvaines, des chemins de croix, des pèlerinages, des pénitences. Ceux qui ont dépensé des fortunes en examens, analyses et frais de spécialistes. Ceux-là ont entendu parler de Monsieur Prince. On dit qu'il a plus de cent ans et qu'il se nourrit uniquement de poussins et de sang de coq.
Les voici donc, mère et fille, devant la maison de Monsieur Prince. Il est à Souillac aujourd'hui, demain il sera peut-être sous le soleil brûlant de Baie-du-Cap, le mois prochain dans un des ghettos de Terre-Rouge ou encore, en pleine capitale. Monsieur Prince est un insaisissable. C'est la rumeur qui donne rendez-vous.

Extrait de "Monsieur Prince", nouvelle inédite © Nathacha Appanah-Mouriquand