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Marc-Henri Arfeux


La sixième vie

Il passait quelquefois la nuit à la maison, dans une chambre voisine et je sais parfaitement, sans y avoir jamais fait allusion lorsque nous bavardions, qu'il lui arrivait de venir à moi et de s'asseoir près de mon lit quand il croyait que je dormais enfin.
Que voyait-il dans la pénombre de ma chambre ? La masse informe emmaillotée de draps d'une femme noyée de deuil ? Un être désirable que sa foi d'amitié lui rendait intouchable ? Ou simplement la pièce où douze années durant s'était fondu le métal inconnu d'une véritable intimité comme il n'en avait jamais partagé avec personne ? Cela m'était indifférent, mais sa présence muette et immobile, loin de m'importuner me rassurait. Quelqu'un dont l'existence se limitait à l'incertaine contemplation d'une prétendue dormeuse veillait sur moi, se réduisant à ce seul pas ténu qui traversait la chambre et approchait de moi, puis au mouvement de cette respiration si régulière qui me faisait toujours me demander si le gardien de mon sommeil échangeait avec moi son rôle et me confiait à son insu le soin de protéger sa clandestine présence d'ombre immobile. Ainsi effacé de lui-même, Fabrice cessait d'être cet homme d'une ennuyeuse et scrupuleuse fidélité ; sa fadeur devenait une qualité qui me le rendait cher en tant que doux fantôme de l'affection, intercesseur muet des heures de solitude, tel un irréprochable serviteur dont la fidélité est de descendre dans la tombe et demeurer assis auprès du sarcophage, prêt à offrir à l'âme du mort les aliments et les boissons immatériels qu'elle pourrait désirer, quittant ainsi le rang modeste d'inférieur pour devenir l'un de ces dieux subtils qui sont conseillers des défunts, leurs guides zélés dans l'autre monde et les porteurs des clés qui leur ouvrent les portes. Qu'avais-je donc à apprendre de Fabrice, de son amour semblable à une empreinte ou à une forme en creux. S'agissait-il d'ailleurs d'apprendre quelque chose ou simplement de recevoir l'inspiration d'un signe ? [...]
Étrange amour que celui-ci, car se passant d'aveu, de bouche, de mains, de sexe et de sueur, amour qui s'était dénudé du corps et n'était rien, pas même une âme et son raisin de sentiments, mais la fidélité d'une ombre assise et de son souffle dans la nuit, le cierge noir de sa respiration abritant le repos du non-sommeil. Amour qui m'indiquait sans mots l'idée du dépouillement de tout amour, comme on retire les draps du lit devenu vide, puis le sommier, puis le cadre du lit dont les parties sont séparées avant d'être brûlées jusqu'à la cendre dispersée : alors on peut coucher par terre à l'endroit nettoyé du lit, les yeux ouverts et voir le plafond blanc qui n'a pas de moulures, de lustre et de figures. Amour qui fut donc un réveil lucide et calmement déterminé de la très grande blancheur au neutre de la nuit, quand j'entrepris enfin de mettre en ordre tout ce qui devait l'être.


Extrait d'une nouvelle inédite en février-mars 2003 © Marc-Henri Arfeux