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Yves Bichet


Nous restions là, nous les filles, bouche-bée, à contempler ces énormes marteaux tournoyant l'un derrière l'autre dans le ciel gris. Les marteaux touchaient le ciel, puis retombaient sur le pieu avec une puissance, une régularité et une précision de machine. Nous étions debout, fragiles, en cercle, main dans la main. Le pieu plongeait à chaque impact. Les mâles se déhanchaient en ahanant. Les femmes du cirque riaient. Tout était huilé comme en rêve : les muscles des gens de cirque, le lent moulinet des massues en plein ciel, la pénétration impitoyable. Cette hélice humaine, dépliée sur la place comme une fleur, ces femelles renversées autour du mât, ces hommes, ces géants armés de gourdins qui défonçaient le sol au-dessus des enfants avec une puissance et une grâce stupéfiantes, cette hélice de pilons et de sexe nous laissaient abasourdies, privées de mots.
Plus tard, la nuit tombée, il en serait de même avec l'empiècement des écuyères, jambes illuminées, sexe de strass et de paillettes un instant immobile au plus haut au plus haut des voltiges. Les marteaux continuaient leur course. Il semblait que notre désir de les voir descendre, les voir cogner une fois encore, que cet espoir les tirait vers le bas, ajoutait à leur puissance. Il semblait aussi que cette volonté provoquait des grognements rauques et brefs alentour, des aboiements de mâles. Le métal frappait le bois de plein fouet. Le sexe cognait à notre porte. Il semblait que le monde, tout comme nos ventres de gamines, n'était qu'une vaste roue dentelée, écarlate et sonore...

Extrait de "Le Cirque", nouvelle parue dans "Écrits du Nord".