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Jean-Noël Blanc


Bordeaux-Paris n'existe plus. Dommage. C'était une course de folie. Un mot suffit à peindre la démence de cette classique : on partait la veille.
Ensuite, c'était la nuit. Les coureurs ne s'arrêtaient pas. Ou si peu. C'est-à-dire qu'ils ne s'arrêtaient pas pour si peu.
On les voyait passer dans la clarté des phares comme des naufragés qui s'obstinent à ramer sur une mer obscure. Cette troupe d'hommes hagards avançait dans l'ombre. Ils ressemblaient à des fantômes surgis d'un cauchemar. On frémissait à leur passage.
Ils roulaient toute la nuit. Au matin, ils arboraient des mines d'évadés. Le front blafard, la joue grise de barbe, l'oeil rougi, l'allure sombre, cette cohorte de forçats effrayait les enfants. Ils pédalaient, ils pédalaient, ils pédalaient toujours.
Plus tard, ils rejoignaient un derny qui les prenait en charge. Un derny est une sorte de moto qui ressemble à une machine à coudre à pédales. En moins moderne. L'homme qui chevauche un tel engin, c'est un lord anglais. D'avant-guerre. En moins extravagant. Avec une raideur prussienne dans le maintien. Il est vêtu de cuir noir des pieds à la tête et il écarte les genoux. C'est un spectacle inoubliable.
Les coureurs trouvaient donc un abri derrière des machines à coudre montées par des lords teutoniques. Cet équipage les accompagnait jusqu'à Paris dans un concert de pétarades. Les foules applaudissaient tant de folie.

Extrait de "La Légende des cycles" © Quorum, 1996