biographie

bibliographie
adultes, jeunesse

 extrait
adultes, jeunesse

animations
adultes, jeunesse

articles de Livre & Lire


 

Jean-Noël Blanc


Quand j'ai vu Henri se pencher vers mon père et lui sourire en prenant son air moitié figue et trois-quarts raisin, j'ai su que cette histoire finirait mal. Il a posé la main sur l'avant-bras de mon père et il a dit, dans la vie il n'y a que deux sortes d'hommes, les gagnants et les perdants.
Mon père a pris le temps de boire une gorgée de pastis avant de répondre. Il n'avait pas envie de céder trop vite.
- Et ceux qui font match nul ?
- Jamais de match nul, a dit Henri. Seulement des gagnants ou des perdants. Tu préfères être de quel côté ?
- Tu m'as expliqué que tu avais besoin de combien ? a dit mon père.
- Cinquante mille. Écoute, c'est une mise raisonnable. Tu mets cinquante mille balles dans le coup et on est les rois.
Mon père s'est tourné vers moi.
- File à la cuisine, petit, et apporte-nous des glaçons. Et pique une autre bouteille dans le placard sans que ta mère te voie. Henri et moi on a des choses importantes à discuter.
Je sais que mon père est un champion et j'ai confiance en lui. Pour déboucher les lavabos, par exemple, c'est Superman : pas un siphon ne lui résiste. Pas une canalisation non plus. La dernière fois qu'il s'est occupé des cabinets de l'étage, le plombier est resté deux jours dans la maison pour réparer les réparations de mon père.
Mais pour son sens des affaires, j'ai des doutes. Chaque fois qu'il a tenté un coup mirobolant en rêvant de s'en mettre plein les poches grâce aux inventions de son copain Henri, c'est maman qui s'est dévouée pour amadouer le banquier et les assureurs.
Elle a un sourire qui attendrirait un tigre. Je l'ai vue battre des cils devant un huissier de justice qui venait à la maison récupérer quelques milliers de francs, et après le dernier battement de cils on aurait pu ramasser ce type à la petite cuillère.
Je suis allé à la cuisine et j'ai dit à maman, papa vient de remettre ça, il est dans le jardin avec Henri et il va encore se faire entuber.
Ma mère m'a décroché un des sourires séducteurs de sa collection.
- Ces mots ne sont pas de ton âge, mon chéri. À douze ans, on ne doit pas dire "entuber".
J'ai pensé au lot de lave-vaisselle qu'avait acheté mon père la dernière fois qu'il avait réalisé une affaire avec Henri. Des machines qui ne cassaient pas plus de dix assiettes par lavage. Une occasion à saisir, avait expliqué Henri, il suffit de dégoter des revendeurs et on va être riches comme des nababs. Mon père avait marché dans la combine et on avait gardé ces lave-vaisselle pendant six mois dans le jardin. Même l'huissier n'en avait pas voulu.
Ma mère a posé son torchon sur l'évier. Elle a retiré son tablier. Elle a vérifié que le ragout mijotait paisiblement et ne lui ferait pas d'histoire. Elle m'a adressé son sourire spécial Tu-Vas-Voir-Ça. Et elle est partie dans le jardin où Henri et mon père sirotaient leur apéritif.
Je n'ai pas entendu la discussion. J'ai seulement entendu le bruit de la carafe qui se brisait. Je n'aurais pas aimé être à la place de la tête d'Henri.

Extrait de "Mon père est un champion" © Jean-Noël Blanc