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Laurent Bonzon
Les chiens sont déjà là, ils sont sur mes traces et ne m'épargneront pas, car je suis la bête. Ils n'auront jamais assez du sang de mes soldats. Celui-ci a une arme. Je la vois qui hésite au bout de son bras. Il est trop tard. Je hurle comme au moment de l'assaut et me jette sur lui. J'ai pour moi l'effet de surprise et il recule, recule, mais ne m'échappe pas. Je l'empoigne de toute la violence de ma course, le précipite dans mon élan, l'emmène, le force, avec moi, devant moi, jusqu'à la rampe de l'escalier où il bascule en essayant de m'emporter. Mais il n'y parvient pas. Je suis le plus fort, je suis le plus fort et nous avons perdu. Je ne le regarde pas qui s'écroule et rebondit sur les marches comme une balle très lourde que j'aurais jetée de ma chambre ; je ne le regarde pas car ma belle épousée se tient à mes côtés. La guerre n'a plus d'importance. Je l'entraîne dans le torrent des marches, vite, nous le descendons. Les invités ne sont pas revenus, mais j'applaudis seul à notre descente, j'applaudis pour cent, pour cent mille, pour un million... Le chien est étalé sur le carrelage, il n'y a pas de sang autour de lui, seulement le revolver qu'il a lâché, inconscient. Je lui donne un coup de pied dans la gueule pour qu'il se souvienne du goût de ma botte jusqu'à la fin de ses jours. Putain de bâtard de chien... Mais je n'arrive pas à m'emporter et je laisse sa gueule en sang avant de l'avoir démolie, je le laisse car je sens que je ne peux pas tuer aujourd'hui, pas même le chien de l'ennemi. Je me baisse et je ne peux pas tuer. Je prends son arme, je regarde mon épousée et je ne peux pas tuer. Je regarde mon épousée et les soldats, qui ne font plus semblant, nous entourent, libérés, et les mouches qui nous applaudissent par millions, je la regarde qui tient à peine debout et je prends sa main pour l'entraîner dans le jardin, parce que le jardin a toujours été très gai au printemps et que la cérémonie sera plus réussie encore. Le soleil brille tellement fort que j'en suis aveuglé. Les pierres sont blanches comme en plein été. Je transpire mais je l'entraîne, d'une main je la traîne, dans l'herbe maintenant ; au loin des sirènes applaudissent, applaudissent de plus en plus fort, comme des millions de mouches. Je vois les arbres du verger et les insectes qui dansent, je cours avec elle et nous frôlons les branches, j'arrache quelques fleurs des cerisiers, des cerisiers en fleur, le pollen jaune se répand sur le canon du revolver et nous courons, sa belle robe qui flotte derrière nous, je la force à aller plus vite encore, je la regarde courir, j'applaudis, mais elle ne peut plus, n'en peut plus, elle tombe, roule dans l'herbe verte sous les arbres du verger qui nous protègent du soleil blanc comme sa robe, je m'arrête et la regarde qui pleure, regarde son soulier si fin, si blanc, qu'elle a perdu un peu plus haut. Plus personne n'applaudit. Tout en bas du jardin, une grosse voiture noire s'est arrêtée. C'est lui. Ce sont mes noces. Je m'agenouille et j'ai très chaud. Dans ma bouche, le canon a le goût amer du pollen. Je jure devant Dieu en regardant ces milliards de papillons blancs posés sur les arbres du printemps. La bille d'acier se fraye un chemin au travers de mon crâne avant d'éclater la fontanelle. Et cela m'a fait souvenir de l'enfance.
Extrait de "Le Nécrographe" © Éditions du Masque, 2000
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