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François Boulay


ZULMA. - Le lendemain... Silence. Un silence de plomb... Plus de bruit, plus de moteur. À la place du gars en bas il y avait des types en noir qui faisaient une drôle de gueule... Un curé, des flics, un bouquet de fleurs. La  
     tranchée... Toujours béante... Chaque fois que j'écoute le Lamento je pense qu'il y a un type, quelque part, qui tombe raide mort. (Quelques sanglots étouffés.)... Putain, Slim, j'étais juste en train de l'écouter ce Lamento,
     cette saloperie de Lamento. Tu entends ? Tu entends, Slim ?
    
         (Zulma se penche vers Slim, le relève comme un enfant qui dort. Elle le prend dans ses bras, le maintient serré contre elle. La musique populaire, la même toujours se fait entendre, crescendo.
         Zulma et pantin Slim amorcent une espèce de valse lente, les deux jambes mortes de Slim raclant le sol.
          La pièce s'assombrit. Alors qu'un halo s'attarde sur le couple qui évolue, apparaît une silhouette immobile dans un coin. Tino.
          Tino avance dans la pièce, qu'il ne connaît pas.
          Il promène un regard curieux sur l'ensemble, sans émotion particulière. Il suit des yeux le couple.
          Zulma voit enfin Tino. Elle s'arrête, de même que la musique. Étonnée, elle lâche Slim qui tombe à terre, une fois de plus.)

ZULMA. - Vous êtes qui ? Vous sortez d'où ?

TINO. - Tino. Je m'appelle Tino.

ZULMA. - Tino tout court ?

TINO. - Tino. Je suis chanteur de rue.

ZULMA. - De rue ? Quelle rue ?                                

TINO. - Je fais les paroles et la musique. Surtout les paroles.

          (Ils s'observent. Tino aperçoit Slim.)

TINO. - Il est dans cet état depuis longtemps ?

ZULMA. - (Impulsive.)... Depuis toujours !

TINO. - Il est dans cet état depuis...

ZULMA. - Toujours je vous dis. Il est né comme ça... Sacrée tuile ! Ses parents attendaient un gros bébé rose et ... Chplof ! Un kilo de hachis.

TINO. - Mon Dieu !

ZULMA. - Ben oui, ça fait un choc, surtout au début. Après on s'habitue, on s'adapte.

          (L'affolement le gagnant, Tino a tendance à chercher la sortie.)

ZULMA. - Partez pas, mon vieux. Vous pouvez m'aider.

TINO. - À quoi ?

ZULMA. - À le balancer par la fenêtre par exemple... Enfin, s'il se réveille pas.

TINO. - Mais comment est-il arrivé là ?

ZULMA. - Bof ! Il y a si longtemps, je ne me souviens plus.

TINO. - Vous vivez... avec ça ? Je veux dire avec lui ?

ZULMA. - Nous vivons ensemble.

TINO. - Mon Dieu !

ZULMA. - Encore ? Deux fois mon Dieu c'est un peu trop. Dieu s'en fout éperdument vous savez. D'ailleurs Slim est baptisé. Pas facile, croyez-moi, de baptiser un hamburger qui gigote ! Il a fallu le tenir avec des fourchettes.

TINO. - Mais c'est affreux ! Des fourchettes ?

          (Silence. Zulma n'en croit pas ses yeux. Elle jauge Tino. La lassitude l'emporte.)

ZULMA. - Bon, aidez-moi à l'installer.

TINO. - À l'installer, bien sûr... Où ?

ZULMA. - N'importe. Sur la table.

TINO. - La table ? Vous êtes sûre ? Pourquoi sur la table ?

ZULMA. - Pour le bouffer ! Vous n'avez jamais eu envie de bouffer quelqu'un ?
     Quelqu'un... À qui vous tenez ?

TINO. - Pas encore... Je vois bien que vous plaisantez, mais tout de même...

ZULMA. - Je ne plaisante pas ! Votre nom c'est quoi déjà ?

TINO. - Tino.

Extrait d'une pièce de théâtre inédite, "Lara" © François Boulay