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Lionel Bourg
Sur le Mézenc, les gentianes bleues (asclépiades) sont par les pacages de fragiles candélabres de pure beauté plantés là pour la dévotion sans Dieu d'une contrée où les vents croisent en chassant devant eux de fabuleux nuages. J'eus plaisir à arpenter le secteur. À suivre routes et chemins entre les sucs. À m'arrêter face au basalte crénelé dont sont ceints les cratères.
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Vague d'herbes roulant son écume tandis que la lumière bat dans l'air comme des draps mis à sécher au vent qui cravache la montagne. Les lauzes de phonolithe. Les roches bleues où des yeux d'olivine s'ouvrent sous de fines membranes, l'ombre des cumulus traversant à grand train le territoire et, immobile, pareil à quelque croix, un rapace suspendu au-dessus de nous avant de s'incendier dans la brume et, véritablement, de "fondre"...
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Parfois, de hautes coulées d'azur sur les pitons émaciés. L'espace, le souffle du temps, les heures dilatées au risque de devenir pierres. Allongés sur la pelouse rase, nous, à boire l'infinité.
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Culbutes de laves prises dans la matière d'un silence où ce qui semble impérissable se délite et se décompose. Dans la solitude d'où pendait la tripaille de basaltes presque noirs, je me souvins du Ray-Pic, où nous étions allés, de l'eau qui s'étoilait en milliards de minuscules galaxies ou d'embruns pailletés de ce fer chauffé à blanc à quoi me fait irrésistiblement songer le saut dans le vide des rivières.
* Les Hautes Chaumes du Forez sont en ce septembre soudain ensoleillé d'une beauté sans pareille. Les herbes, décolorées, les plants de myrtilliers aux feuilles roussies, ou rouges, sanglantes, les grandes gentianes étêtées qui ne sont plus que crucifix d'un cimetière mis à sac par les hordes profanatrices de peuples sans attache, la houle incessante, qui ondule sur ces chevelures où les graminées invitent à des siestes paradisiaques, les quelques bouleaux dont les feuillages d'or bruni ou de vert fané, bronze, ruissellent à la moindre saute du vent, tout m'entraîne et m'accueille comme si, parcourant une Asie mineure de rêve, je progressais par cette steppe sans autre envie que celle de marcher, marcher des heures durant, en direction de cette ligne où la terre et le ciel se touchent, ventres jumeaux, soudés l'un à l'autre comme ceux de deux amants qui ne pourraient se désétreindre.
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Des madrépores. Une croissance arbitraire, de lieux, d'émotions. S'ils sont amas du temps, les endroits que je privilégie ou qui me sont imposés en accouchent quelquefois et, parturition d'eau, de terre, de bitume - les carreaux d'arbalètes de la pluie cet après-midi, sur le sable - , ce sont eux qui le mettent au monde, ou le compressent, l'étouffent, mort-subite de cette durée naissante qu'ils prolongent pourtant, éternité factice, pulsation effrénée, infarctus du myocarde imaginaire tapi dans les laves ou les gneiss, les usines désaffectées, les orties et les herbes câlines du brouillard le matin, si bien qu'ils me légitiment et me scellent en cette agonie - cette nativité -, fragment de siècle, détritus ou escarbille incrustée dans le vent.
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Le grand cahier à couverture noire que j'utilise ces temps-ci (il vient du Portugal et, Pessoa du dimanche, arrheu, arrheu, j'y babille mon livre de l'intranquillité), s'il pourraît être funéraire, vénitien donc, corbillard glissant sur la lagune parmi les immondices et les algues - "lagune", j'avais fignolé un petit texte sur ce mot, dont l'anagramme est bavarde, voici : "Peut-être est-ce parce qu'il entretient avec l'espace lacunaire, avec le terme qui le désigne, une relation privilégiée ou, l'hypothèse n'est pas moins opérante, parce qu'il projette en moi des reflets de lune, de lac et de lagon, quelque chose comme une lueur vaguement glaciale aussi, que le mot lagune est de ceux qui m'ont toujours fasciné. Lagune... Géographie désemparée, contrée vide ou hostile, incertaine en tout cas, troublante, équivoque de mêler à son sable une eau vite trompeuse, et fourbe, sans autre tain qu'une méchante apparence d'algues chétives et de plantes en voie de putréfaction, lieu instable, dont la carte exigerait d'être redessinée après chaque marée, ce n'est pas tant Venise que le substantif m'évoque mais une vacuité sans fin, rivage insalubre, bout du monde qu'aucun pouvoir n'oserait investir, et c'est un ciel alors, davantage que la mouvante précarité de plages gagnées sur la mer, un ciel chargé de nuages se désagrégeant le soir, que je découvre quand je le profère, lagune, lagune, lagune, tandis que sur fond de miroir moucheté l'ombre elle-même fait naufrage." Ce cahier de nuit ne me quitte pas : compagnon fidèle, il m'attend, prêt à emporter sur l'île-cimetière que j'aperçois à ma main droite (la gauche, la "sinistre", guidant la barque) les cadavres qui m'encombrent. Y dénombrera-t-on le mien ?
"Carnets" (extraits) © Lionel Bourg
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