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André Bucher
La nuit, doucement, s'abîmait dans la mer où une pâle lumière - qui, curieusement, pouvait faire penser à la souffrance - courait le long de l'échine opalescente des vagues en tressaillant tel un électro-encéphalogramme survolté. Quelques rares mouettes trouaient encore de leur ventre blanc, de leurs cris aigres, le ciel et la mer, entremêlés. Par-dessus tout, il y avait ce type seul, étrange et comme reconstitué, un type seul au bout de la jetée du port. Autrefois nommé Sam. Sam Démon, chauffeur de car, pompier volontaire. Il habitait alors avec sa mère Élise, au bord d'une cascade surplombant le village des Eaux-Maigres, dans la vallée du Jabron, non loin de Sisteron. Et maintenant devenu un autre, il s'appelait Pascal Delattre. C'était l'anniversaire de Sam, quarante-deux ans aujourd'hui, ce vingt-quatre juin 2004, jour de la Saint-Jean, la fête du feu. Sam ne savait pas s'il devait ou non le célébrer. Sam Démon n'existait plus. Pascal Delattre était né au mois d'avril en 1963. Son histoire avait pris fin, le même jour, un 24 juin, en 2002. Chacun, à leur manière, depuis, ils étaient morts tous les deux.
Ce type demeurait inerte, on aurait dit un spectre sur la jetée du petit port des Saintes-Maries. Il regardait le lent ressac de la mer lui rapporter son image, raviver son existence. L'eau s'écrasait contre les rochers, sa houle scintillante, scindée en deux, se retirait. À cet instant, il se demandait bien quelle partie ou quel fragment de cette masse bouillonnante il devait suivre. Pour l'état civil, Sam était décédé. Brûlé vif dans un incendie. Mais pour la véracité des faits, Pascal Delattre périssait dans les flammes. Qui sait ? Elle resurgissait, cette histoire. Un souvenir désincarné lui restituant sa présumée mort tragique. Et avec elle, le feu gigantesque, sa petite ferme familiale au-dessus de la rivière. Puis réapparaissait sa mère Élise, hirsute, hallucinée, ombre farouche et grise gesticulant devant la cascade aux miroirs. Des miroirs qu'elle aurait dû retirer au premier jour de l'été. Ils lui avaient renvoyé son ombre échevelée. Enfin, sous le coup de la chaleur qui montait du bois rougeoyant et dévasté, ils avaient tous explosé ou bien fondu. La cascade à cette époque ne coulait plus. Élise s'était risquée, approchée du bois. Elle le cherchait, s'étranglant, s'époumonant à crier son nom dans la chaleur intenable, la poussière transformée en braise incandescente. Ensuite, tous ces gens, du village, des alentours, ses camarades pompiers volontaires ; tous le croyaient mort. En service, le jour du feu de la Saint-Jean, un 24 juin 2002, lors d'une sécheresse épouvantable qui durerait loin dans l'automne, une canicule comme il n'en arrivait qu'une tous les quarts de siècle... Sauf qu'il s'agissait d'un autre, cet inconnu, peut-être un routard surpris par le feu courant le long de l'herbe sèche, des broussailles, dévorant la forêt qui s'élevait depuis la rivière et venait franger la cascade. Le feu. Ce feu, prédateur en transes, qui tournait, tournait sans cesse sur lui-même, changeant brusquement de direction sous les coups de boutoir du vent. Puis Élise réapparaissait entre les éboulis de rochers, l'appelant à nouveau, hurlant son nom qui se perdait dans la fournaise, alors que lui tentait de reprendre des forces dans la rivière, deux cents mètres en contrebas.
Extrait de "La Cascade aux miroirs", à paraître © André Bucher
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