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François Chanal
Comment elle l'a su ? Par les journaux ? À sept ans, on ne lit pas le journal. À la maison ? À À la maison, on ne parle que de choses de la maison : ferme la porte, je n'ai pas eu le temps d'acheter le pain, attention : les serviettes de table sont dans le deuxième tiroir de la commode en partant du haut, ou bien : tu as fini d'essuyer la vaisselle ? À la maison, elle apprend ce que apprendre une petite fille : les choses de la maison, un point c'est tout. J'exagère ? C'est possible : il y a si longtemps... Ou bien à l'école. La maîtresse non : trop dictécalcul. Plutôt une qui l'aurait entendu dire chez elle, chez elle où on ne parle pas que des choses de la maison. Christelle, par exemple. Elle aurait dit, Christelle : demain, dimanche, il y aura des cosmonautes à la mairie, des russes, mais presque tous les cosmonautes sont russes, et il y aura Youri Gagarine. Peut-être qu'elle a juste dit cosmonautes, Christelle, pas Youri Gagarine. Mais elle, elle a tout de suite pensé Youri Gagarine, parce que lui, on connaît son nom. Et puis il n'y a pas que ça. Elle a eu un gros frisson, elle a eu envie de pleurer. Mais bien sûr elle a haussé les épaules et elle a dit : menteuse, comment tu le sais ? Menteuse ! Christelle : je le sais parce qu'on me l'a dit ; et tiens, c'est même dans le journal ! Chez moi aussi ils en ont parlé (ça, c'est une autre, Marie-Pierre, enfin peut-être, il y a si longtemps, disons Marie-Pierre, qui finit en lui tirant la langue). Alors elle dit : je m'en fiche, de vos cosmonautes.
Elle dit je m'en fiche et elle pense deux choses en même temps. Chez elles, chez Christelle et Marie-Pierre, on ne parle pas que des choses de la maison. C'est la première chose (mais on n'est pas obligé de dire première ou deuxième parce qu'on peut les penser en même temps ; si on le dit, première ou deuxième, c'est juste parce qu'on ne peut pas les dire ensemble, en vrai, il n'y a pas d'ordre, toi d'abord, moi après, non : c'est tout en même temps). Deuxième chose : je vais voir Youri Gagarine, et c'est la plus importante des deux choses. Pour elle, pour le moment, ce qui est très important, c'est Youri Gagarine. Elle a sept ans. C'est si loin.
La robe... C'est dimanche, alors robe vichy blanc et rose. Et qui tourne. Une robe qui tourne, youpi ! Elle dit que je suis un garçon manqué. Ça aime les robes, un garçon manqué ? Ça aime les robes qui tournent ?... Vichy, il faudrait expliquer ; expliquons : fond blanc, rayures roses qui se croisent ; là où les rayures se croisent, le rose devient rouge. C'est vichy. Beaucoup de rayures, beaucoup de croisements, on ne voit presque plus le blanc. Existe aussi en bleu. Mais là, c'est rose. C'est presque toujours rose et c'est normal : les robes, en général, c'est pour les filles.
"Gagarine" © François Chanal
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Roumi
Un trésor. Le gardien d'un trésor. Je suis assis à l'ombre. Je change de place quand l'ombre change de place.
La limite entre l'ombre et la lumière est nette. Nette quand on la voit de loin. De près, c'est une autre affaire : le moindre caillou, le plus petit tas de poussière en casse le rectiligne, la rend mouvante s'il y a du vent. Ou si on ferme les yeux. Ou si on regarde trop longtemps. Il faut l'avoir là, devant soi, tous les jours, pour s'en apercevoir.
Tous les mirages ne sont pas loin : il y en a qu'on pourrait toucher du doigt si on essayait. Mais on n'essaie pas, en tout cas, pas souvent : on a peur que ce ne soit pas seulement des mirages.
Derrière le mur, il y a, d'un côté, le sable et puis le ciel, et des pistes perdues, des oasis vides ; et de l'autre côté, la route, j'entends les camions, la route a une destination précise : Nouakchott et puis la mer. On le sait très bien.
Quand on regarde trop longtemps, beaucoup trop, de trop près, on voit si bien qu'on finit par ne plus savoir de quel côté est l'ombre et de quel côté est la lumière.
Je parle trop.
Embarek disait : "le conteur s'assoit sur l'asphalte et imite le silence des sables".
"Le Silence des sables" © François Chanal
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