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Sylvie Deshors


Parfum tilleul. Je veux tout capter dès la première fois. Les gens, le décor, le mouvement.
Ne rien manquer. Mary, ma mère, trois pas en avant, sautille, moineau agité. La même, trois pas en arrière, s'immobilise. M'appelle. S'extasie, doigt sur l'horizon.
Deux étages de touristes déversés d'un bus sont plus discrets qu'elle. Merci pour le guide.

- Solti, regarde, la tour d'Alexander platz !

Ses exclamations m'empêchent de me fondre dans la foule. Je ne suis plus une gamine. Et l'espèce de minaret bouche la perspective de l'avenue depuis qu'on la descend.
Le car reprend son circuit touristique avant que je ne la rejoigne. Devant sa mine dépitée, je la branche :
- Tu ne pensais pas nous faire grimper là-dedans ?
- Non, évidemment non.

Son regard me couve. Avec sa robe en lin blanc et ses sandales rouges elle a l'air d'une adolescente. Elle a du mal à digérer mes dix huit ans.
- C'est un bon moyen pour parcourir la ville. Visiter Berlin d'Est en Ouest demande du temps. Où veux-tu aller maintenant ?
- Petit rappel à l'usage de ma mère : le mur de Berlin est tombé !

Yeux qui pleurent, nez rouge, une série d'éternuements l'empêche de riposter. Je la remorque par le bras jusqu'à la terrasse d'un café.
- Double rangée de tilleuls et tous en fleurs... Je n'ai pas fini d'être allergique.
-J'ai faim. Manger. Depuis la descente du train, on a fait l'hôtel, le musée du Mur, découvert le concert à ne manquer sous aucun prétexte et il n'est que treize heures ! Keep cool.
- D'accord mon ange. Une pause et on ira au concert en métro.
- Bonne idée, ça m'aidera à me repérer pour mes soirées.
- Solti ! tu ne connais pas cette ville.
- Le métro circule vingt quatre heures sur vingt quatre. Venir à Berlin sans sortir la nuit, c'est nul.
- On verra.
- C'est tout vu ! Pas l'intention de moisir dans la chambre.

Elle se force à sourire. Mon air décidé ne lui a pas échappé.

Extrait de "Anges de Berlin", 2006 © Sylvie Deshors


***

Grues et palissades. Sortie du métro en pleins travaux. Côté chantier urbain. Mary m'entraîne vers le lieu mythique de sa génération. La porte de Brandebourg qui se dresse avec un temps de retard sur le ciel bleu. Sur la place, des panneaux montrent la zone à la fin de la seconde guerre mondiale. Berlin dévasté par les alliés. Champs de ruines. Des tas d'images me reviennent. Vues à la télévision, dans les manuels d'histoire, partout. Les bombardements, les défilés nazis, bras tendus. Les uniformes et la moustache de Charlot dans le Dictateur. Les tanks et les lance-flammes.
Je pense aux guerres qui déchirent le monde. Aux jeunes qu'on envoie se faire tuer. Aux familles errant dans les décombres. Aux bombes.
Nous regardons les photos explicites. Toutes deux graves, silencieuses.
Soudain, une ovation, des cris, des accords amplifiés du côté du parc.
Mary me prend le bras, nous pressons le pas.
Tant pis pour le Bundestag. On remet la visite de sa coupole et la grande histoire à plus tard. Envie de vivre au présent.
Derrière la porte de Brandebourg, s'étend un océan de verdure. Comme si le bois de Boulogne commençait à l'Arc de Triomphe.

Sur la large avenue les gens marchent. Les amoureux s'embrassent. Le Live 8 va commencer. Des concerts sont organisés en simultané dans le monde entier. En avant-première du G8, pour réduire la dette des pays africains. Sacrée chance d'être là !
On avance tous dans le même sens. Attirés par les sons que déversent des rangées de haut-parleurs. Droits sur le soleil comme des mouches. Éblouie, je devine à peine une colonne dressée sur le ciel blanc. Mary nomme : Siegessaüle. Dans le contre jour, je ne parviens pas à distinguer l'ange à son sommet.
Je me retourne pour mesurer le flux humain et découvre une banderole tendue en travers de la porte de Brandebourg. Avec l'inscription : « Deine Stimme gegen Armut. » Mary traduit : « ta voix contre la pauvreté. »
La foule devient compacte. Nous stagnons.
Joyeux mélange : écolos, amateurs de musique, alter-mondialistes, familles, punks... Secoué par les imprécations d'une rockeuse en furie, le public réagit à fond. J'ai jamais vu autant de monde. Cent, deux cents mille personnes. La scène doit être là-bas à l'horizon. Sous l'ange. A intervalles réguliers les écrans géants retransmettre des extraits des autres concerts. Gros plan sur Paris, New York, et Tokyo. A Londres, deux hommes se partagent le micro. Mary commente dans mon cou.
- Paul Mac Cartney et l'autre c'est lui : Bob !
- Bras tendus, elle mitraille avec son numérique. Foule et écran. Une vraie groupie
- Rappelles- toi, Bob Geldof a organisé le premier concert rock en faveur de l'Éthiopie. Les plus grands rockers de l'époque y ont participé. Des moments inoubliables.
- Au temps des dinosaures. Je n'étais qu'un bébé et déjà tu m'abandonnais à la nounou pour aller défiler.
- Mais non, tu n'étais pas encore née ! C'est en 89, pour la chute du mur que je t'ai laissée à elle. Je ne pouvais pas rater un tel séisme ! Depuis le temps que, la chute du mur focalisait nos espoirs. Le communisme de l'Est qui nous avait tant fasciné, se fissurait. L'Europe allait se réunir... Le symbole était fort, l'excitation générale, folle. Je devais y être. Fêter ça. Tu étais si petite... Bien trop petite. Une marée humaine a escaladé, démonté le mur. Toute la nuit, les gens se sont retrouvés, ont dansé, partagé leur joie. Tu étais un bébé.
- Quel âge ?
- Trente mois.
- C'est drôle. J'ai l'impression que je m'en souviens.
- Tu l'as tellement entendu. Ta grand-mère racontait cet abandon, chaque fois qu'elle en avait contre moi.
- Tu le connais ce Bob ?
Sa voix hésita :
- Pas vraiment. Non, j'ai croisé des gens qui le fréquentaient.

Là-bas sous l'ange éloigné, la scène. La foule tangue. Géniale. Je continue mon avancée. Le dos d'un homme me bouche le passage. Je piétine, joue des coudes. Il se retourne. Ses lunettes noires s'arrêtent sur un point derrière moi tandis que sa bouche s'étire en un mauvais sourire. Il reste figé sans me remarquer. Une gueule étrange. Fausse note dans l'ambiance de fête foraine. Il fait volte face. Fend la foule, disparaît dans l'ombre en bordure. Tel un brise glace. A mon tour, je regarde en arrière et repère les cheveux roux. Mary se rapproche. C'est quand même pas elle qu'il matait comme ça ! J'ai longtemps détesté nos têtes rousses. Feu de broussailles. Indomptables. En primaire, j'avais la honte. Maintenant c'est différent. Je sais que le roux peut repousser, ou séduire. La femme qui m'a transmis sa chevelure de sorcière me rejoint, je l'entraîne dans une danse. Autour de nous bières et clopes circulent. Les gens s'amusent. Ici, les punks ont l'air gentil. Rien à voir avec la sale gueule de tout à l'heure.
Corps moites collés. Cris en délire après un discours anti-G8 au ton éloquent. Odeur caramélisée de pommes d'amour. Faire un mètre relève de l'exploit.
Pourtant, je veux progresser encore. Mary abandonne. Fatiguée, elle n'a plus envie de bouger. Je l'aide à grimper sur le toit des cabines de chiottes temporaires. Où nous convenons de nous retrouver dans une heure. Découvrir seule une ville, c'est magique !
J'aime être ici pour ce concert géant. J'aime la foule. J'adore la sensation dingue d'être un lemming parmi les lemmings. De courir jusqu'à l'envol. Ange parmi les anges. La musique rend l'humanité belle.
Stridences de la sono poussée au maximum. Une fille satin noir sur longues cuisses blanches se déhanche autant que moi. Elle me sourit. Le serpent bleu tatoué sur son bras m'offre une bière. Bienvenue par cette canicule. Notre échange en anglais est englouti dans l'ouragan d'une guitare. Crêtes et chaînes, ses copains reviennent, une caisse de bière à bout de bras. Je n'en reviens pas qu'il y ait encore autant de punks.
Les aigus vrillent nos tympans. Applaudissements. Sur l'écran géant le bassiste nostalgique de Woodstock s'efface. Pendant le temps mort, la foule va et vient. Tranquille, bon enfant. Un DJ allumé semple de vieux airs pop. J'oublie la scène inaccessible.



***

Je perce le flot humain. Je trace. Je suis en retard.
A la recherche de sandales rouges, je scrute les jambes qui pendent. Nez en l'air, sous les sanitaires, je recule pour une vue d'ensemble. Trébuche, appelle. Je ne peux pas aller frapper à chaque chiotte ! J'attends. Écoute vaguement une mélodie celtique suivie d'un morceau au rythme primaire. Les cabines se sont ouvertes les unes après les autres; pas de Mary. Je vais traîner aux alentours. Reviens avec un gobelet de salade de fruits à partager avec elle. La chaleur m'oppresse.
Je lui en veux d'avoir quitté les lieux. Un mec perché que mon manège amuse, me tend la main. A mon tour, je me hisse. Pour me rendre à l'évidence, elle n'est pas là.
La vue sur le concert est super mais un noeud bloque ma respiration.
Mon voisin me parle. Je ne comprends pas. Évidemment, c'est de l'allemand. Il reprend :
- Tu causes français ?
- Oui.
- Belle vue d'ensemble.
Le noeud se resserre. Mains au plexus, pliée en deux. Je tente de retrouver mon souffle.
- T'as un problème ?
- J'avais rendez-vous ici avec ma mère... Et elle n'est plus là.
- T'angoisse pas, elle va arriver.

Il a sans doute raison.
L'annonce de ce concert a replongé Mary dans son passé. Ma mère me parle peu de sa jeunesse. Sous prétextes que j'ai la mienne à inventer.
La blondasse qui s'enroule autour du micro, m'agace. J'en ai assez entendu. Et l'ange, que je découvre enfin au sommet de sa colonne, ne me plaît pas. Trop doré. Clinquant.
La foule est dense et blanche. C'est vrai, il n'y a pas d'africains ou d'arabes comme à Paris.
Mon téléphone portable fait le mort. J'en ai un. Elle aussi. Alors pourquoi ne s'en sert-elle pas ?
Presque trois heures qu'on s'est séparées. Qu'est-ce qu'il se passe? Jamais, elle ne m'a fait un coup pareil. Maintenant, j'aimerais vraiment qu'elle arrive.
J'hésite. Rester ou rentrer à l'hôtel ?

Normalement, ce sont les filles qui se tirent sans prévenir, pas les mères.