biographie

bibliographie
adultes, jeunesse

 extrait
adultes, jeunesse

animations

articles de Livre & Lire


 

Paul Fournel


Gangs de chats

Le Caire appartient aux chats. Ils ont traversé les dynasties, intacts. On les voit identiques à leurs statues, élancés, étroits, vifs, petits, surmontés de grandes oreilles. Ils n'ont pas de choix, la vivacité est leur minimum de survie. Il n'y a pas de place pour les lents sur les trottoirs du Caire.
Leur robe est en général multicolore, tigrée, écaille de tortue, tachée. Quelques aristos promènent un roux presque pur qui leur donne des airs d'Abyssins - en voisins. On devine leurs couleurs sous une couche de crasse épaisse, sable et charbon, que leur langue râpeuse ne peut plus pénétrer.
Ils sont équipés pour la course et pour la fuite : leurs pattes arrière, comme celles du guépard, sont plus hautes que leurs pattes avant et leur queue est longue. Elle sert de balancier gracieux à chacune de leurs accélérations. Lorsqu'elle est fournie, elle leur donne des grâces d'écureuils ; on les voit alors risquer des bonds formidables, à la limite de l'envol.
Ceux de mon quartier vivent en petites troupes serrées autour d'un chef et leur territoire comporte systématiquement un bistrot ou une épicerie. Il comporte aussi un coin tranquille où les femelles viennent faire leurs petits. L'autre soir, c'était à la terrasse du restaurant, dans un carré d'herbe fraîche, à l'abri d'un papyrus. La tentation est grande de les prendre, de les doucher et de les placer comme de très beaux objets dans la maison. Là, ils deviennent des démons et détruisent tout de leurs griffes de combattants.
Dans la rue, ils posent sur vous leur beau regard tranquille et confiant. Ils n'ont rien à craindre des hommes qui les vénèrent et chassent même les rares chiens à coups de pied. Leurs yeux sont verts ou jaunes et ne virent au rouge que lorsqu'ils voient un intrus de leur sorte.
Ils donnent au quartier une touche de leur grâce menue et perpétuellement juvénile. Comme beaucoup de Cairotes, ils ont percé le secret de la jeunesse éternelle : ils meurent tôt.

Les amoureux de la bretelle

Depuis la corniche du Nil, lorsque l'on veut rejoindre la voie qui traverse le fleuve, on emprunte une bretelle circulaire qui monte doucement jusqu'au pont.
À l'intérieur de ce cercle parfait d'une vingtaine de mètres de diamètre, on a planté un gazon. Il compose un rond vert dans un monde de béton et d'asphalte.
C'est le rond des amoureux.
Dès le milieu de l'après-midi, ils viennent chercher là la fraîcheur (?) du fleuve, la brûlure des voitures et du soleil qui descend, l'amour.
Ils sont sages. Ils se tiennent respectueusement à cinquante centimètres l'un de l'autre, se touchent le bout des doigts ou ne se touchent pas. Les filles inclinent modestement leur tête voilée. Dans un coin, c'est un petit gendarme en uniforme blanc qui chante la romance à sa fiancée brune. Ils se regardent dans les yeux et se disent des mots doux que les klaxons emportent.
Chaque couple a un espace intime de cinq mètres carrés que les autres respectent. Les nouveaux venus attendent, assis sur le muret, leur tour de s'asseoir dans le vert.
Autour d'eux, dans le sens des aiguilles d'une montre, des milliers de voitures font tourbillonner le Caire.

Les pyramides se vident

Il y a, derrière les pyramides de Guizeh, une petite corniche au-dessus du désert qui est toujours noire de monde. C'est là que les loueurs de chevaux et de chameaux postent leurs clients pour leur faire admirer le site. On jurerait une rangée de guerriers indiens guettant la diligence.
Samedi matin, je suis allé là-bas faire du cheval et la corniche était vide.
Les touristes partent un à un. Ceux qui devaient venir annulent leur voyage, les grands hôtels se vident.
La guerre n'est pas commencée mais la catastrophe économique est en marche. Pour l'Égypte, elle sera terrible.


© Paul Fournel