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Bernard Frangin
En rampant au fond de ma grotte - ma jambe est purulente et me fait de plus en plus souffrir - j'ai retrouvé mes parchemins en désordre. Je ne sais si j'aurais la force de les classer et d'y parler encore des Pastoureux. Pourtant je l'ai promis. Les trompettes de Jacques ont sonné quelque temps à mes oreilles après son départ. En pensant à lui, j'ai gratté des soirées durant le foyer où je parviens à entretenir des cendres chaudes. Avec la pointe de son bâton qui s'est consumé lentement et a fini par se briser... C'est bien. Ma plume aussi s'est brisée et je n'en ai pas d'autre. Elle écrit presque blanc, mais je ne veux pas la lâcher tout de suite, parce qu'il s'est passé l'autre après-midi une chose considérable. Je craignais de manquer d'herbe et je suis parvenu à boitiller jusqu'au jardin secret que j'ai dissimulé derrière les joncs, près de la source. Et je l'ai vue. Elle me souriait, immobile. Elle s'est sauvée quand j'ai fait un geste de la main, de toute la vitesse de ses petites jambes frêles. Je sais qu'elle reviendra. Ma quête est finie. Elle ne s'en doutera jamais, mais c'est à cause d'elle que j'ai passé ma vie à changer de paillasse, sur ses talons qui ne laissaient aucune trace dans la mousse. Il fallait qu'elle vienne pour que mes souvenirs reprennent leur place dans ma mémoire. J'ai laissé monter tant de brume... Dans la clairière de la Chicotte, en éventrant Gaillardine ils ont sans le savoir remis au monde une petite Silva qui n'a jamais changé. Elle ne m'a pas quitté et je ne m'en étais pas aperçu. Tout est lumineux à présent. C'est elle qui a fait un croc-en-jambe de verdure à Robert-le-Bougre. C'est elle qui m'a tiré de la Loire où mon pied glissait. C'est elle qui m'a retenu, rattrapé, protégé, partout. C'était elle, toujours. Elle s'asseoit sur un petit rocher et elle me regarde. Au début ma peau de loup lui a fait peur. Mais je crois qu'elle s'est habituée et ma barbe ne l'effraie plus, ni ma maigreur. Seulement, une mandragore redevient plante quand on l'approche. Il y faut des précautions. Aussi ne fais-je pas le moindre mouvement. Je reste là des heures. Elle viendra toute seule. À ce moment-là je saurai enfin qui tu es, Silva. Ma petite soeur, ma fille, ma fiancée, ma soif, ma faim, mon amour ou ma mort.
Extrait de "Une fin de loup : la confession d'un bâtard du XIIIe siècle" © Stock/Jean Honoré, 1981
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