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Claudie Gallay
Un adieu sur quai de gare.
Il regarde devant lui, la nuit, la route entre les phares. Au carrefour, il prend à gauche. La route devient plus étroite, elle est bordée d'herbes hautes, de fossés. Il roule vite. Elle voudrait que la route ne finisse pas. Ou alors en butée contre la mer. Une falaise. Étretat. - C'est loin la mer ? Elle demande. - Oui, c'est loin. Elle sent son odeur de tabac, quelque chose de diffus pris dans la peau. Sur les lèvres. Doucement, elle approche la main. Avec la nuit, il ne voit pas le geste. Même pas l'ombre. Elle approche encore, à toucher l'arrondi de l'épaule, le tissu fin de la chemise. Elle ne le touche pas. Deux jours qu'ils se connaissent. Qu'elle le connaît au-dedans d'elle comme une éternité. Ses gestes, son sourire. Elle se tait. Son odeur. La gare est déserte. Ce n'est pas vraiment une gare, plutôt un quai, deux rails qui se perdent dans la nuit, et la campagne tout autour. Immense. Le vieil hôtel abandonné. Il dit : - On est arrivés. Á partir de là, il n'y a plus de gestes possibles, plus de parole. La main retombe sur le cuir froid du dossier. Elle sort de la voiture, lourde soudain de ce qui l'attend. Elle regarde autour d'elle, le marronnier en fleurs, à peine visible, juste l'odeur. Les étoiles, le ciel noyé, le silence. Et puis elle le regarde, lui. Un goût de sel lui inonde la bouche. - Va-t-en... Des mots qu'elle lâche pour pouvoir respirer. Il n'entend pas. De l'autre côté des rails, les crapauds chantent. Elle fixe le sol, la terre entre ses pieds. Soudain, elle n'a plus d'âge. - Je vais crever... même si elle sait que ce n'est pas vrai. Sur le moment, elle crève, elle est sûre de ça. Elle se tait. C'est sa part la plus belle, son silence. Un instant, sa part la plus belle, à ses pieds. Mais en attendant. L'éternité, le dos au mur. Á s'écraser les mains contre la pierre. Sans pouvoir bouger. Envahie par ce qui monte d'elle et qui la noie toute entière. L'étouffe. La pousse à devenir pierre à son tour. Elle n'entend rien de l'adieu. Rien de ses pas. Rien non plus de la voiture qui s'en va, les roues sur le gravier. Elle n'entend pas, mais à un moment, elle sait. Il n'est plus là. C'est une évidence. Plus dans l'onde autour. Il est parti. Elle se le dit, de sa voix devenue nue, une voix de morte. Parti. Une brise légère se met à souffler, elle soulève la poussière, ramène les odeurs de vase qui stagnent dans les marais. Des odeurs d'abattoirs, de charniers. Elle ouvre la bouche, elle avale l'air, le chant des crapauds, l'odeur verte de la vase. Elle avale la puanteur du goudron qui recouvre les rails, la graisse coulée. Elle avale tout, à se faire vomir. Elle ne vomit pas. Elle se tient le ventre et ça la tord. Pas un mot, simplement l'absence et puis les deux rails sur le quai désert, le souffle du vent dans les ajoncs. Elle est. Comme il l'a laissée. Le dos calé contre le mur. Ivre de douleur. Pas morte pourtant. Mais avec en elle, le silence des loups quand les loups se quittent. Qu'ils se perdent. Et qu'ils finissent par hurler à la lune pour ne pas mourir complètement.
Saint-Savin, juin 2001.
Extrait du journal littéraire de Claudie Gallay
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