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Jean-Paul Gavard-Perret
LES IMAGES ET LEUR FÉE
L'un écrit à l'autre parce que l'autre vient d'écrire. C'est un rite. Chacun offre sa tournée (on dit mettre la sienne), chacun parle de désir blanc jusqu'au moment noir d'une nuit violente où il faut accompagner l'absence qui tombe comme tomberait le ciel. Nous revenons ainsi toujours de plus loin comme reviennent les revenants dans l'espace de la déposition. J'écris - je vous écris - un livre inversé dont à chaque envoi se perdent des pages. J'ai à vous dire quelque chose, quelque chose envers vous mais sans savoir quoi - comme si cela dépendait de vous. J'allais dire que voulez-vous que je dise ? Car - et vous le savez - je n'écris pas en fonction d'un événement particulier. Je vous écris - c'est presque trop dire, c'est presque trop. Je vous écris dans un état particulier. Alors ne faisons rien d'autre que ce à quoi l'écriture nous convoque puisqu'elle ne sauve rien mais qu'à l'inverse elle enfonce. Désormais nous ne pouvons pas vraiment finir - car nous entretenons un rapport de fond avec ces deux mots : pas vraiment. Alors contentons nous de parer de la voix en écho contre vos murs. Je ne puis vous parler autrement : je ne peux en franchir la limite, tenir à leurs moellons comme des lettres mortes - le corps serrant en eux ce qui le divise. Et reconnaître vos lettres que j'ouvre comme on défait les fées de leurs papillotes. J'y vois les étendues blanches, glacées mais chaudes de vos photographies et de vos dessins. En leur nécessaire "peu" : ce qui se cache derrière où votre inconscient scintille comme une peau sortant de l'eau. Je ne connais pas votre âme, je ne sais que votre peau fuyante. Douceur de la toucher sur l'étendue des pages et des mots. Sans fin nous construisons des fragments, nous en faisons un puzzle. Je ne sais pas très bien pourquoi - vous non plus. Mais nous possédons cette disposition. Nos lettres restent privées, presque privées de nous parce que, vous le savez, il y a quelques évènements dont on ne revient pas. Écrire n'est donc qu'un rituel autant immuable qu'indécis et flottant, une préoccupation aussi nécessaire que dérisoire, une maladie mentale qui peu à peu a raison de nous. En conséquence si l'écriture n'était qu'un regrettable accident, cela nous arrangerait bien sans doute. Mais c'est aux mots de nous devancer, il faut notre voix dedans qui nous fait coucher tard. Il faut aussi des bars, des jardins à l'abri des regards afin que nous soyons fantômes que fantômes, énigmes rien qu'énigmes, ni vraies, ni fausses énigmes sans preuve de matérialité. Des mots donc se sont écrits. Cela devrait suffire. Mais ça ne suffit pas. Car je ne puis encore rendre compte que d'éclats disons de pensée (mais en employant ce mot je me vante). Je raconte de vous ce que j'ignore, je me le permets car vous n'attendez rien et vous attendez tout (en écrivant cela aussi je me vante). Regardez vous prenez toute la place, ce n'est pas un secret. D'où cette bizarrerie : les lettres autorisent presque tout mais en conséquence établissent forcément un écart. Je vous écris, je m'éloigne des mots. Je vais à la limite où l'écriture n'existe pas. Qui est dans votre voix ? Qui est votre voix ? (Le silence bascule - pour un temps - aucun mot ne le redresse). Nous nous écrivons parce que nous ne savons pas mais nous n'écrivons pas pour savoir. Il y a au début une émotion, une intention qui arrachèrent les premiers mots à travers vos images. Certes l'écriture brouille les cartes, disperse tout, les mots perdent leur adresse. Personne n'est plus concerné sauf celui ou celle que la lecture implique intimement. C'est là l'étrangeté de l'écriture : comme si rien n'était plus normal. C'est cela écrire, vous écrire. On n'y peut rien, comme si quelqu'un parlait toujours à notre place. Les mots mentant car ils ne sont que ce qu'ils sont. Les corps font toujours ce que les mots ne font pas - l'inverse est vrai aussi. En créant, en écrivant, nous sommes en position de faiblesse, de défaillance probable. Sans doute presque malgré nous aimons cela. Comment expliquer autrement pourquoi les mots sont noirs ? Ainsi une voix vous parle avec les mots du noir, une voix qui n'est plus un écart. Une voix qui est en dedans de vous. C'est pourquoi après cet aveu, le silence se fait et les mots, pour un temps, se fanent.
Chambéry, 21 mai 2008 © Jean-Paul Gavard-Perret
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