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Mano Gentil


          Ils étaient entrés dans un endroit sombre où brûlaient de petites lampes à huile de ricin. L'odeur était forte. Des rideaux s'étaient soulevés et Henry avait vu des gens allongés sur des nattes à même le sol. Un homme les fit entrer sans un mot dans une minuscule pièce vide. Chacun enleva sa veste, ses chaussures et entrouvrit sa chemise. Henry en fit autant. Un vieux Chinois se glissa dans la salle avec quatre longues pipes à la main. Il se pencha au-dessus du feu. Il tenait dans sa main droite une fine tige de fer au bout de laquelle était piquée une boulette noire qu'il fit griller au-dessus d'une flamme. Puis il prit l'une des pipes et enfourna la pâte noirâtre dans le brûleur. Il utilisa l'autre extrémité de la baguette comme une spatule, pour tasser. Il se leva et se dirigea vers Henry. Était-il averti par les autres de l'arrivée d'un néophyte ou bien savait-il sans le connaître qui il était ? Il dégagea la tête de son client sous laquelle il avait passé un bras et la reposa sur le petit oreiller de faïence. Henry sentit ensuite qu'il lui glissait le bambou dans la bouche. Hésitation et puis aspiration. Il huma le parfum praliné de l'opium quand la fumée envahit sa bouche. Henry ne voyait personne et il lui semblait que personne ne faisait attention à lui. Il sentait monter une douceur qui gagnait les membres et la tête. Il était comme au bord de l'endormissement. Il voyait dans un rêve le vieux préparateur s'approcher de lui, veillant que le fourneau de sa pipe ne s'éteigne pas. Là comme sur la lune. Loin comme dans l'immensité. Difficilement, il perçut des cris terribles. Vers le plafond. Il leva les yeux et vit un énorme lézard. Inoffensif mais bruyant. Il se mit à rire en voyant le gecko enfler, enfler. Il descendait vers lui. Descendait, descendait. Henry se protégea au cas où l'animal exploserait. Le vieillard se pencha au-dessus de lui. Il dit des mots en vietnamien, en étirant ses bras puis ses jambes. Il modelait le corps d'Henry pour qu'il retrouvât sa position initiale sur le dos. Celle qui favorisait l'anéantissement. Des nuages, des monts. Des monts et des nuages. Un fleuve en bas miroite. Poésie rebelle. Culture lucrative du pavot !

Extrait de "Le Cri du gecko" © Alpha bleue, 1997

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Et puis les deux représentants de l'ordre public sont réapparus et ont pris la direction de la porte de sortie. Une fois dehors, en se retournant vers l'intérieur de la boutique, le maréchal des logis-chef a vu la clientèle se regrouper comme un essaim autour d'un pot de miel. Le boucher devait sans doute distiller un peu de ce qui venait de se dire dans le plus grand secret - en comptant sur sa discrétion - puisqu'il n'y avait que des présomptions.

Il faudrait encore taper un rapport pour le remettre à l'adjudant avant le départ du courrier. Et on ne saurait jamais ce qu'ils en pensent là-haut de l'affaire. Affaire. Un bien grand mot au regard de ce que personne ne s'est intéressé au meurtre d'un jeune homme de trente ans. C'est passé inaperçu. Pourtant c'est lui le maréchal des logis-chef qui a ouvert le sac de plastique bleu, signalé en bordure de la voie ferrée, à hauteur de la barrière automatique près du grand talus. Il n'oubliera jamais l'odeur du sang séché, de viscères éclatés et la couleur rouge presque noire des pièces de chair entassées les unes sur les autres. Aujourd'hui il pense sincèrement qu'au premier coup d'oeil il a imaginé qu'il s'agissait d'un animal. Une bête comme une autre qui aurait été dépecée illicitement parce que les propriétaires auraient cherché à s'en défaire. Mais il avait vu la main. Une main d'homme. Avec cinq doigts et une bague. C'était une pierre rectangulaire et violette. Bizarrement, elle n'était pas tachée.

L'enquête avait vite tourné court. Il devait s'agir d'un règlement de comptes entre Nord-Africains. L'homme était algérien. L'histoire n'avait même pas ému le canard local. Quelques lignes donnaient le signalement et l'identité du défunt. Mohamed Ben Tazzi. L'article de journal concluait en interrogeant le lecteur sur qui allait devoir payer le retour du corps vers son pays d'origine. Question existentielle, traitée finement par un satellite d'un groupe de presse rotative, tournant avec insistance sur la droite !

Le maréchal des logis-chef avait eu du mal à dormir pendant plus d'une semaine. Sa femme avait tenté de le persuader que le mal était fait et qu'il ne fallait plus y penser, mais lui ne faisait que penser à cela. La main putréfiée d'un homme où s'accroche encore étincelante une bague en or surmontée d'une pierre semi-précieuse. Et puis l'enquête avait fini par se corser quand on avait relevé, comme indice essentiel, que le travail était celui d'un professionnel. Mohamed Ben Tazzi avait été découpé soigneusement, méticuleusement, comme seul pouvait savoir le faire un... boucher. Et justement Mohamed s'était empoigné la veille de son assassinat avec le commis du boucher de Saint-Bonnet du Gard. Alors on avait confié l'enquête à la police, les gendarmes devant seulement opérer des interrogatoires de routine. Folklore d'une guerre des polices plus répétitive qu'une mitraillette à laser.

Extrait de "Boucher double" © Baleine, 1996