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Fanny Gondran
L'herbe, ce vertige
Aussi loin qu'elle aille fouiller dans les strates de sa mémoire, l'herbe est toujours présente : matière, couleur, odeur. Y compris dans les rêves. Pas dans ceux éveillés à demi-vigiles mais dans les autres où vous ne cessez de chercher la trace car ils se fabriquent à votre insu. Là, où les espaces sont flous ou surlignés où les personnages déambulent improbables ou vraisemblables dans des scènes toujours inachevées.
On y foule l'herbe On y fourrage On s'y enroule La rassemble pour la mettre en tas la ramasse l'engrange On s'y dissimule on s'y blottit On s'y dissout On rêve d'y être né et d'y mourir
Elle occupe simplement la pensée d'un des personnages, ou elle déboule parfois comme une avalanche, recouvrant tout l'espace onirique, pour l'annuler. Ce refoulement la réveille : elle croit serrer dans sa paume fermée quelques brins d'herbe, or, si elle ouvre la main, elle découvre ses lignes de vie à peine bleuâtres.
L'herbe vivante humide et verte L'herbe morte sèche et sépia
Réelle ou inventée, l'herbe se hausse au-dessus de tout, s'engouffre au-dedans de tout. Elle la porte en elle comme un nième organe à sensations. Viscère transparente ou opaque, selon le lieu et le temps, c'est une boussole intime à la fois rudimentaire et complexe. Elle réalise assez vite que tout ce qui la meut, l'exprime, n'est pas toujours l'herbe, mais que l'herbe est dans "ce qui". Elle sent (on le lui fait savoir) que sa relation à l'herbe lui confère une sorte de sauvagerie. Ce que les autres parfois appellent péjorativement "porosité". Est-ce une maladie orpheline, cette obstination anxieuse à percevoir l'éclosion de l'herbe partout et toujours, afin de s'accorder avec les lieux et les êtres ? Si elle la convoque dans son espace mental
Ce point fictif Ce minuscule cercle végétal Ce petit pré triangulaire Ce paysage charnel luxuriant ou désertique Ne cesse de l'occuper L'accompagne toujours
L'herbe avec son incessant froissement d'ailes lui suffit à n'être jamais seule. Où qu'elle ait habité, le plus souvent curieusement en milieu urbain, elle a toujours inventé des canopes où l'herbe pousse et tourbillonne, sèche et se fane, envahit, prend possession, bat au diapason de son coeur. C'est à partir de l'herbe réelle ou imaginaire qu'elle se met en marche, qu'elle élabore un comportement, ordonne des désirs, construit sa trame, fait allégeance.
L'herbe est son lieu son lieu-dit son dit
Il a fallu deux circonstances contingentes liées dans le temps, l'une majeure, l'autre mineure, pour essayer de cerner les raisons de ce vertige. Premièrement, l'éloignement violent de son lieu de naissance après que sa mère soit morte brutalement. Elle a cru que toute sa géographie de l'avant allait être menacée de dispersion.
La couleur se diluer La sensation s'appauvrir La pensée s'assécher La parole se taire Le paysage s'immoler L'herbe être éradiquée
Elle a pensé que la pulsation initiale qui semblait l'avoir gouvernée jusque là, n'aurait plus de rythme. Deuxièmement, à l'occasion d'une conversation avec son éditeur, ils ont évoqué l'oeuvre du peintre Cueco, il lui a indiqué qu'il avait travaillé sur le thème de l'herbe. Elle a été blessée de ne pas connaître justement ce pan de l'oeuvre (est-ce "paysage dans la main ?") et cela lui est apparu comme un manquement majeur de sa part. Quelque chose à ce moment-là s'est enclenché à son insu. Un léger bourdonnement a envahi peu à peu son cerveau au point de faire volume et bruit. Dans son corps même, dans la perception des choses et des êtres, des modifications se sont opérées. Elle regarde extasiée et mutique, couler une rivière verte sur ses mains, entre veines et vaisseaux, jusqu'à faire hématome au bout des doigts. Cette savane hémorragique écorche la page blanche, dessine des traces qu'elle ne sait plus décrypter. Cela l'épouvante, elle craint de battre la campagne. Elle est touchée par la grâce lorsqu'elle rencontre des regards dont l'iris est irrigué de vert.... un soir elle a même cru que ses propres yeux... Elle s'encolère lorsque autour d'elle on évoque son goût obsessionnel pour les promenades à la campagne.
Son corps posé debout contre l'épaule d'un arbre Ou assis au milieu du pré Ou renversé pour faire le mort Ses enjambées solitaires dans les chemins envahis d'herbes griffues ou soyeuses Sa manière animale de sauter les talus
Elle souhaite qu'on la laisse avec ça et qu'on oublie sa réponse rituelle.
"L'herbe, je la regarde, il suffit que je la regarde"
Aujourd'hui c'est ailleurs qu'elle est postée, à la frontière, là où ça a commencé. La première fois de l'herbe, matière, odeur, couleur. Pour s'approcher progressivement de cet espace tendu et ténu comme un fil, vertigineux, elle s'éloigne de tous et de tous les rappels possibles du "motif". Elle répudie des chapitres entiers de livres, ne lit plus les titres d'ouvrages (La Fabrique du pré / L'Herbe des talus). Elle n'arpente plus du tout la campagne, elle refoule les rêves d'addiction, refuse de visiter les musées. Elle franchit des limites, serre sa paume où la rivière verte spasmée, ne coule plus jusqu'à l'hématome... au bout des doigts. La page est toujours blanche, inaccomplie. Elle n'a plus de rythme interne, plus aucune constance, l'herbe "perdue" a fait ravage partout au dedans, au dehors.
Elle prend rendez-vous chez une psychanalyste dont elle a repéré depuis longtemps le lieu d'habitation. C'est une maison à presque allure de ferme en pleine ville, avec marronniers et tilleuls géants autour. L'espace est arboré, jardiné, planté autour des deux constructions accolées dont l'une, la sienne, a un escalier extérieur avec perron. L'allée de gravier qui y mène traverse une pelouse entre deux petites haies de buis qui la première fois la bouleverse jusqu'aux larmes. Elle devine qu'il n'est pas anodin de déblayer son chemin dans ce lieu. Elle met des semaines avant d'y proférer quoi que ce soit. Les hortensias vert opalescent ont eu le temps de se ternir, se rabougrir avant l'épreuve de la réminiscence.
La pleine guerre Hiver glacial de 42 Rase campagne Immense solitude Père prisonnier (bientôt évadé, puis accusé de collaborationnisme)
"Et si votre maladie que vous appelez orpheline ?..."
Sa mère avant de s'étendre sur le lit paysan de taille bâtarde, est allée à la fenêtre pour écouter si l'attelage de la sage-femme a pu braver par miracle les chemins impraticables. La vision du dehors la sidère au point d'oublier pour un instant les douleurs. Tout est recouvert d'une chape glacée qui prive le paysage proche ou lointain de toute apesanteur et perspective. Les arbres entourant le corps de ferme ont l'air de marottes géantes avec les bras/branches aussi acérés que des lances. Le jardin aux volumes figés semble obéir aux soldats habillés en sacs de jute, oubliés sur l'étendage. Un peu plus loin peut-être, les vergers, les prés, les plantations, les entrées incertaines de petits bois se développent à travers des volumes sculptés inhabituels. La lune ronde blanche métallique éclaire de manière tragique tout cet ensemble méconnaissable, donc terrifiant. Les bruits familiers dans la pièce à vivre sous la chambre, ne réussissent pas à rassurer sa mère ; la voisine y tient à chauffer l'eau déjà bouillie et les linges. L'histoire entre concrétions glacées du dehors et contractions du dedans est déjà son histoire, mais elle ne lui appartient pas en propre. Elle sait seulement que son voyage a commencé en partie dans l'oubli et le gel. L'aïeule alertée est arrivée soudain de l'étable où elle faisait voleter le foin jusqu'aux mâchoires des bêtes et c'est dans ce tablier gris, odorant qu'elle a été reçue. C'est dans cette vague d'herbe sèche qu'elle fut frottée, roulée, mue et émue. À peine sur la peau, à peine sous la peau, à peine dans la peau.
Morte sèche sépia Et l'inverse Vivante humide verte L'herbe est son lieu d'aguets et d'égarements
C'est une pure tension, archaïque, sans doute immortelle. Elle ne l'apprend pas, elle le sait depuis toujours. L'herbe, ce vertige.
Nouvelle parue dans le n° 30 de "Encres Vagabondes". Prix Harfang 2003
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