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Yves Hughes


                                                                        King Joe


      Ils ont frappé à la porte et ils ont crié "King Joe, trois minutes !". Je n'ai pas bronché. Juste un battement de coeur dédoublé. J'ai l'habitude. Ma vie depuis vingt ans se divise en morceaux de trois minutes. Combien de "trois-minutes" en vingt ans ? J'ai pas calculé. Je pourrais. Ça doit pas être compliqué. Même si j'ai jamais été très fort en calcul.
      Est-ce qu'il l'est, l'autre, fort en calcul ? Lui aussi, depuis quelque temps, il égrène sa vie en bouts de trois minutes. Et à lui aussi ils ont crié à travers sa porte "Trois minutes !". C'est précis. À cause la prise d'antenne. Trois minutes, pour l'un comme pour l'autre, on a rendez-vous.
      La télé, c'est pour lui. Les gens commencent à le connaître. Les gros plans, c'est pour sa gueule, pour son sourire blanc. Ou alors à certains moments pour moi : dans mon coin, bien montrer la peau ouverte sur les blessures qui coulent et mon sourire à moi. Une grimace de boxeur qu'on prend pour un sourire à cause du protège-dents.
       Est-ce qu'il s'est passé de la graisse à traire sur les sourcils, lui aussi ? Peut-être un produit plus moderne, il est jeune. Et puis il doit être conseillé, choyé, entouré. Il bénéficie des derniers trucs à la mode. Moi je suis fidèle à la bonne vieille graisse à traire qu'on ramène à deux doigts du fond du pot pour se la tartiner sur le visage aux endroits stratégiques.
      Je suis seul. Mon manager est parti pisser. Il part toujours pisser à ce moment-là. Après seulement il vient me chercher, à la dernière seconde. Je préfère. Je reste là, à regarder mes mains bandées. Je leur parle parfois.
      Ballou, je le connais depuis que j'ai seize ans. On est des fidèles, lui et moi. Depuis ce jour où je suis entré dans sa petite salle dans la banlieue de Toronto. Il y avait des sacs pendus au plafond comme des saucissons, une grosse horloge au mur et un ring bleu avec des cordes distendues.
      Ça m'a donné de mauvaises habitudes, entre parenthèses, de toujours m'entraîner entre quatre cordes mal tendues. Certains de mes adversaires les faisaient tendre un peu plus que la normale. Quand vous passez un mauvais moment et que pour éviter les coups, vous n'avez que le recours de vous appuyer dessus. Les cordes hypertendues, au lieu de vous "boire", elles vous renvoient aussi sec en avant, comme un boomerang, en plein dans les poings de l'autre qui continue de cogner. Les cordes trop tendues, c'est fait pour les battants qui vous y acculent, ceux qui attaquent, ceux qui vont gagner. Combien j'ai souffert, à cause de ces salopes.
      Ballou, un soir dans sa salle aux gros saucissons pendus et au ring bleu, m'a baptisé "King Joe". C'était idiot. C'est resté.
      Ici aussi le ring est bleu. Je l'ai vu tout à l'heure. Un peu plus grand que celui de Toronto. C'est un ring homologué. De toute façon, pour moi, tous les rings sont trop grands.


Nouvelle inédite (début) écrite en 2003 © Yves Hughes