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Pierre Jourde


      Par goût de la pénombre, sans doute aussi pour dissimuler la déchéance de la maison, comme on brouille à la télévision le visage corrompu des vieilles vedettes, la veuve froide a pris le parti d'éclairer le moins possible. Tentures défraîchies, papiers peints décollés, taches d'humidité obscènes disparaissent dans la confusion chaste de l'obscurité. Elle, au bout de la grande table, s'expose plus cruellement peinte que jamais. Lorsque les bouchées atteignent ses lèvres noires, elle a l'air de les baiser avant de les déposer, bien à l'abri, à l'intérieur d'elle-même, avec des douceurs navrées. Est-ce qu'on n'en envierait pas l'huître de cette insinuation tranquille et tremblante, comme par l'effet d'une concupiscence terrifiée ?  Ce que la veuve consomme amoureusement, c'est un peu comme la chair qui manque à son visage, avalée par l'ombre, ne laissant que ces traces somptueuses, ces souvenirs animés de ce que furent ses traits et qui ne font qu'en signaler l'emplacement, ovale fuligineux de la bouche, double déploiement livide du front et des joues, semblable à une radiographie pelvienne. Sous cette apparition ectoplasmique, le décolleté déploie des richesses solitaires, approfondies par les ombres. A-t-elle jamais paru si belle, Mme Van Reeth, mascaron tragique et poitrine tendrement abandonnée ?
      Elle t'a demandé de faire l'homme de la maison. Tu assures le service du vin, tu proposes les plats, un peu troublé d'occuper la place de l'absent, et de ce que ce jeu présuppose d'intimité en réalité inexistante. Est-ce qu'on ne te regarde pas d'un air interrogateur, voire entendu ?
      Autour de la table, une dizaine de personnes, et deux places vides. On s'est lassé d'attendre les deux retardataires, qui sans doute ne viendront plus. À peine le premier mollusque est-il détaché de sa coquille que la sonnerie de la porte d'entrée retentit. Pas de bonne en vue, aussi, fidèle à ton rôle d'hôte par procuration, te proposes-tu pour aller ouvrir.
       Debout sur le seuil, figée sans doute par la surprise de se voir accueillis par un homme jeune et inconnu, se tient une paire d'êtres empaquetés dans des choses humides. On s'attend aux rires et aux applaudissements signalant une nouvelle entrée dans le vaudeville. Deux visages minuscules et comme repliés, identiquement privés de toute trace de lèvres. L'homme te considère au moyen de deux organes gris et morts, d'où semble provenir le léger parfum de vase qui a pénétré dans le vestibule à leur entrée. Sans plus s'intéresser à ta personne, les organes examinent divers points du corridor d'un air soupçonneux, comme si on avait piégé les lieux. Après cet examen, et tandis qu'ils entreprennent de se défaire, tu entends une sorte d'onomatopée, entre le jappement de chiot et le spasme de l'enrhumé. Tu réalises, alors que tu pénètres dans la salle à manger derrière leurs dos, ce que signifiait ce signifiant : Schlumpf. Ils ont dit Schlumpf. Et donc, ce sont les Schlumpf.

Extrait d'un roman en cours intitulé "Fêtes secrètes" © Pierre Jourde