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Jean-Pierre Martin
Envoi
On aimait, à l'occasion, régler leurs comptes aux anges, à leur trop bonne conscience, à leur sens très restrictif de l'humour, à leur pureté tartufesque, à leurs airs de faux jetons, à leurs paradis en tous genres, à leurs écrits pour jeunes filles prudes, pour jeunes hommes policés. À la niaiserie de leurs femmes, de leurs enfants, de leur mater dolorosa, de leur pater familias, de leurs nuages, de leurs femmes à l'enfant, de leur fils à la mère, de leurs illuminations au néon, de leurs volutes de phrases à la va comme j't'embrouille ou à la m'as tu vu. À leurs sectes de supérette, à leurs ersatz dévots, à leurs clubs du nouvel âge, à leur goût pour les racines, à leur nostalgie des valeurs perdues, à leur adulation des ancêtres, à leur compulsion généalogique, à leurs histoires de juva quatre et de vie-d'antan-rustique-au-coin-du-feu. À leur façon trop voyante de tomber du ciel et de faire comme chez eux, de vous miner le terrain de l'intérieur, de vous obliger malgré vous à les singer. On n'était pas fâché d'apprendre qu'ils sont abjects ; que les archanges, les séraphins, les angelots à trompettes, les petits saints à lunettes ne valent pas mieux ; que tous ont un uniforme, un colt sous l'aile, le geste très normal, l'air sûr d'eux, la langue trop pendue, tirant sur tout ce qui dépasse, le regard mesquin, haïssant le rire et l'extravagance.
On était peu sensible à leur béate sanctification de l'Esprit de Sérieux, du contentement de soi dans le Dire Rien, de l'éloge du Vide en langue serpentine, de la litanie toupiesque, du bon sentiment à l'égard du monde contemplé dans un porte-plume, résorbé dans l'événement de l'Écriture, dans l'avènement de sa Parole Juste et Vraie, dans l'héroïsme d'un prêche achevé d'imprimer. Nos oreilles étaient fatiguées par les grandes orgues et le plain-chant au choeur de la grand-messe de l'Église des Lettres. On avait plutôt envie de danser ; de jouer aux quilles ou au bilboquet. On ne désirait surtout pas entendre des voix, d'où qu'elles vinssent. On n'aimait pas être vissé. Au confessionnal, on préférait les choses peu confessables. On n'aimait ni être sous la dictée de, ni dicter à. On voulait parasiter les voix. Le temps ne se prêtait guère à ça (partout des voix). On voulait entendre les bruit du dehors sans se faire assourdir. On ne voulait se complaire ni dans la tristesse ni dans le texte de haute lisse. On ne se résolvait guère à versifier ou à raconter. On ne pouvait non plus tout à fait se taire. On cherchait, vainement peut-être, l'esprit de scherzo - la méditation joyeuse, la ballade allègre, l'ironie salutaire. On cherchait, peut-être en vain, une petite pensée discrète, qui ne pèse pas - comme un lézard qui d'un même mouvement surgit et disparaît sous la pierre -, avec en prime, une imperceptible poésie - vigne vierge imaginaire, elle courrait sur le Mur des Plaisanteries.
Extrait de "Le Piano d'Épictète" © José Corti, 1995
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