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Emmanuel Merle


Déconcentration

     Je l'ai trouvé dans la neige, en contrebas de la voie ferrée. Autant que j'ai pu en juger, il avait les pattes cassées. Il se tenait dressé sur celles de derrière, mais son museau restait enfoui dans la congère, quoiqu'il dodelinât de la tête constamment. Le train avant ne lui était plus d'aucun secours. Je ne voyais pas comment il pourrait s'en tirer. Mais ça ne me posait pas de problème. D'habitude c'était les êtres qui me ressemblaient que j'étais chargé d'enterrer. Ou d'achever et d'enterrer. Mais là c'était un chat. Il ne fallait pas considérer la question.
     Ces derniers temps, on pouvait dire que j'avais mis du mien dans mon travail. Et le travail est garantie de liberté. Je ne me suis jamais senti aussi libre.
     Je lui donnais jusqu'à l'arrivée du train pour survivre. La nuit tombait vite et la température ne lui laisserait aucune chance. Jusqu'à l'arrivée du train, c'est beaucoup. C'est toute une vie possible. Un sacré sursis en tout cas. Dieu merci, je ne connaissais pas ce souci. En ce qui me concerne je ne sais plus compter. Plus exactement je compte à partir de et jusqu'à 58 1402. Et je prononce cinquante-huit, mille quatre cent-deux. Sans jamais me tromper. Une fois je me suis trompé. Au début. J'ai eu si mal que je me suis trompé une deuxième fois. À la troisième tentative je l'avais entièrement oublié. À la quatrième tentative la douleur a zigzagué à tel point sous mon crâne que ça a dû débloquer quelque chose, et je m'en suis souvenu. La mémoire, ça se travaille. Depuis, je ne l'ai plus jamais oublié. La formule est en roue libre dans ma cervelle. Elle est sur mon avant-bras aussi.
     J'ai abandonné le chat à son sort. Il grattait des pattes de derrière et il s'enfonçait au fur et à mesure. Je ne pouvais rester immobile plus longtemps. Mon corps le savait. Il fallait marcher toujours. J'avais mal quand j'étais au repos. C'est d'ailleurs ainsi que j'ai encore mieux compris que marcher sans avoir le droit de s'arrêter, c'est comme accomplir sa tâche. Ça rend libre. Les Hommes ont raison. J'ai continué dans la neige, avec ma pelle. Je m'en étais servi plus que d'habitude, ce jour-là. En principe, je mets justement la journée pour faire le tour du terrain et de tous les bâtiments. Ces endroits où travaillent les êtres qui me ressemblent. De toute manière, je ne pourrais pas aller plus vite. Même si je marche constamment, je me déplace lentement. Toujours cette sensation que mon corps ne m'appartient plus ou que peut-être c'est mon esprit qui l'a quitté et qui le suit un peu en arrière, tant bien que mal.
     Il a miaulé. J'ai continué parce que je savais avoir encore des pas à faire. J'ai eu en même temps un désir extraordinaire : retourner près de lui. Cette audace, cette désertion, inimaginables quelques instants auparavant, m'avaient envahi. Mon coeur s'est mis à battre. J'ai eu peur qu'un Homme ne se soit aperçu de mon désir. Un qui serait posté sur les rails au-dessus, ou un qui me surveillerait de loin, depuis l'une des maisons du Village. Peut-être avais-je hésité un peu plus que d'habitude. Malgré le froid, j'ai transpiré d'un coup.
     Je crois qu'il est préférable de marcher tête baissée. Ainsi je ne tombe pas. Ainsi je ne peux manquer un seul corps sur le trajet immuable qu'on m'a enseigné. Ainsi je ne croise pas le regard des Hommes. La neige forme des congères de hauteurs inégales au pied de la voie ferrée. Mais je tire droit et je n'entends plus le chat. Il y avait quelque chose de menaçant en lui, quelque chose qui ne m'aurait pas laissé en paix, si j'avais dû l'écouter.
     Dieu merci, il y a un être comme moi en travers de ma route. Cette fois tout est normal. Je m'arrête pour le regarder. Il a un pantalon de pyjama, comme le mien. C'est tout. C'est pour ça qu'il est mort. Moi j'ai une veste. Il est comme bleu et une pioche est à côté de lui. Je dois d'abord tirer son corps jusqu'à la fosse - il y a toujours une fosse à proximité, ou un trou naturel -, puis venir récupérer l'outil. Quand il y a de la neige, les trous restent plus longtemps à ciel ouvert. La nuit, les étoiles les regardent. Accomplir ces deux tâches m'apporte une manière de paix intérieure. Parce qu'il ne peut rien m'arriver. Parce que je fais mon travail. J'ai lâché le corps dans le trou. Avec les autres. Je vais retourner chercher la pioche. C'est mon premier outil de la journée.
     Il a miaulé à nouveau. C'est plus loin, mais c'est distinct. C'est une plainte de vivant. Elle n'est pas normale ici, dans le Village d'où toute plainte est bannie. Cinquante-huit, mille quatre cent-deux. Marche et travaille. Sois libre. La neige et les Hommes. La pioche et les Hommes. Cinquante-huit, mille quatre cent-deux. La vie est simple. Elle est lumineuse, blanche sur noire. Tes pas ont laissé leur empreinte du jour d'avant. La pioche. C'est une virgule plus loin sur ta route. Les étoiles vont regarder les morts. Bientôt. Peut-être que ton corps a déjà un tour d'avance sur le circuit. Cinquante-huit, mille quatre cent-deux. Ça n'a pas d'importance. Tes jambes et les Hommes ont raison.
     Je reviens en arrière. Il y a ce chat pas loin. Et cette odeur dont je me souviens. Cette fois, mon esprit est devant, semble-t-il. Il devance mon corps trop lent. Il revient virevolter autour de lui, il aspire à revoir le chat, il presse ma démarche d'automate rayé. Le temps est revenu. Deux pattes cassées vivantes. Le temps d'avant. Celui où les chats choisissent des pierres que la couleur a réchauffées. Je retrouve la douleur de marcher. Et j'ai froid. Mon corps cassé vivant. Je vois le chat dans la neige. Il est couché sur le côté et il respire vite. Je comprends le danger qu'il représente. En le revoyant, il me vient le désir. Celui de retrouver ma prison d'avant la liberté des Hommes. La prison des êtres qui me ressemblent. Celle dans laquelle la couleur pénétrait lorsqu'on caressait un chat sur sa pierre.
     Le train arrive un peu plus haut. J'entends les cris et les aboiements des Hommes. Cinquante-huit, mille quatre cent-deux. Le chat ne va plus souffrir longtemps à présent. Et moi non plus. Je me couche près de lui. La nuit est tombée, mais les étoiles ne regardent pas encore les morts. Bientôt.
     Une lampe danse derrière moi. C'est un Homme qui s'approche. Il parle fort. Je n'ai jamais compris le langage des Hommes.
     Le chat ouvre ses yeux d'or et la couleur du soleil m'envahit. Dieu merci.


Inédit, 2002 © Emmanuel Merle