|
| |

Jean-Claude Mourlevat
Bo Singleton, le géant albinos venait du Nord accompagné de sa femme Alma, elle-même géante albinos et de leur immense fille neurasthénique Irmgard. Les trois faisaient très précisément la même taille : 1 mètre 96, et il se dégageait d'eux une tristesse sans fond. Chaque fois qu'ils arrivaient dans une ville inconnue, ils choisissaient, comme mus par un sixième sens, le restaurant le plus déprimant et ils y mangeaient invariablement et sans appétit n'importe quel aliment pourvu qu'il fût de couleur blanche. L'hôtel Bruno, situé dans un lointain faubourg de la ville, mal indiqué, peu éclairé, croupissait dans l'ennui et la moisissure. Les Singleton y descendirent d'instinct. Après avoir inscrit leur nom sur le registre - ils y faisaient suite à un représentant en souris de laboratoire fourvoyé ici trois mois plus tôt - ils prirent possession de leurs chambres. Celle du couple au premier. Celle d'Irmgard contiguë. Dans le restaurant, vide et vaste comme un marché couvert mais moins gai, ils dînèrent tôt et en silence. Comme la carte ne comportait pas d'endives bouillies, Bo se rabattit sur un bol de riz au lait et Alma sur une quenelle nature. Irmgard avait refusé toute alimentation et patientait en taillant un crayon. La patronne, robe de chambre gris sale et pantoufles trouées, s'avança jusqu'à eux : - Y'a pas d'café. Vous prendrez un lait de jument ? Chaud... Un courant d'air froid leur balayait les chevilles, ils se laissèrent tenter. Tandis que la femme trayait l'animal dans un coin de la salle, Alma Singleton, lasse d'écraser depuis un quart d'heure un reste de quenelle sous les dents de sa fourchette, s'adressa à son mari : - Bo, si nous allions au cinéma ? Cela changerait les idées de la petite... La petite, qui se tenait assise en retrait de la table car ses genoux ne passaient pas dessous, n'éclata pas aussitôt en sanglots, ce qui correspondait chez elle à un enthousiasme certain.
© Jean-Claude Mourlevat
| |