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Jean-Claude Mourlevat
Il y avait sur un haut pâturage de la montagne un berger qui gardait mille moutons...
Un matin il dormit plus longtemps qu'à l'accoutumée et, lorsqu'il se réveilla, le soleil était bien au-dessus de l'horizon. Il regarda par la petite fenêtre de sa cabane et vit à son grand désespoir que la montagne était vide, que ses moutons avaient disparu. Le seul resté était un agnelet malade qu'il avait gardé la veille près de sa couche pour le protéger du froid. - Où sont mes moutons ? demanda le berger en scrutant, incrédule, la montagne silencieuse. - Ils sont tous partis pendant ton sommeil, dit une voix derrière lui. C'était l'agnelet malade. - Partis ? s'affola le berger, car les moutons ne lui appartenaient pas, il n'en avait que la garde, et le propriétaire était un homme redoutable. - Et mon chien ? Où est mon chien ? - Il est parti avec eux. C'est même lui qui les guidait, je crois. - Mon chien fidèle... parti avec eux ? balbutia le berger au désespoir. - Cesse de te lamenter, dit calmement l'agnelet malade, et lâche ma patte, tu la serres trop fort et cela me fait mal. Je ne sais pas où tes moutons sont partis, mais nous les retrouverons bien. Mille moutons... Le berger prépara à la hâte un sac de provisions et tous les deux se mirent en route. Deux aigles volaient haut dans le ciel. - Avez-vous vu mille moutons ? leur cria le berger à pleine voix en tendant le cou vers eux. Mais ils tournèrent trois fois et s'en furent. - As-tu vu mille moutons ? murmura-t-il, agenouillé dans le ruisseau, à la grenouille verte. Mais elle plongea dans l'eau claire sans répondre et disparut. - Avez-vous vu mille moutons ? supplia-t-il, penché sur une colonne de fourmis processionnaires. Elles ne les avaient pas vus. - Tu t'égares et tu te ridiculises, dit l'agnelet malade qui allait maintenant debout comme une personne, aux côtés du berger. Si tu veux retrouver ton troupeau, cesse de le chercher. Oublie-le. Ne demande rien à personne. - Comment le pourrais-je ? gémit le berger. Je ne pense qu'à cela. L'agnelet malade s'arrêta, prit dans ses pattes les mains du berger, le regarda avec bienveillance et lui dit ceci : - Écoute-moi bien, tu retrouveras ton troupeau quand tu l'auras tout à fait oublié. N'en parle plus, ne t'y intéresse plus. Au début tu devras faire semblant, cela te paraîtra un peu ridicule peut-être. Mais ce sera de plus en plus facile, tu verras. Et si d'ici ce soir tu y parviens, tu seras récompensé car ton troupeau te sera rendu. Un conseil pour commencer : garde-toi de seulement prononcer ce mot-là, "mouton". Allez, ne perds pas courage et fais-moi confiance. - Je m'en remets à toi, murmura le berger et il baisa les sabots grisâtres de l'agnelet. À quoi donc en suis-je réduit ! songea-t-il confusément tandis qu'ils se remettaient tous les deux en marche.
© Jean-Claude Mourlevat
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