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Franck Pavloff
Le gars impose son rythme, gauche, droite, gauche, droite, des foulées fantastiques. Le soleil couchant joue à cache-cache avec les sapins, lumière, ombre, le rouge et le noir. Sa course n'a jamais commencé, ne s'arrêtera jamais. William Kipkugi tète le ciel, suce la terre. À chaque seconde le sang flashe ses tempes. La sueur a décalqué le 7 du dossard sur sa peau noire, son numéro fétiche, un chiffre fait pour décrocher la lune. Il lance un pied, l'autre, recommence à l'infini. À la vie, à la mort. Le sentier de montagne longe la lisière du bois, rouge, noir. Le soleil vrille ses paupières, il ferme les yeux. Sur le circuit du cross il court au jugé, au touché, il a balancé ses Nike Air Max dans les fourrés il y a trois minutes, une heure, un siècle. Ses pieds nus domptent la terre et les pierres, et la racine qui lui a éclaté la cheville ne l'a pas fait dévier d'un pouce. Soudain dans la montée des Thermes, un aigle de feu le frappe à la poitrine, une douleur incroyable. Il garde l'allure, allonge sa foulée, buste droit, avant-bras soudés au corps comme sur les pistes qui menaient au Saint Patrick's High School, le long de la Rift Valley. Le visage de Peter Coech, son maître, flotte devant lui, à portée de main. - Va William, va ! Sème la hyène puante qui guette tes talons ronds comme des bourses de bélier. Cours William, cours, t'es mille fois plus rapide, t'es kenyan comme moi. La race des vainqueurs ! Il jette ses bras droit devant, se plie, non, ses jambes sont de bronze, il accélère. Encore un effort, William, le visage de Peter s'estompe. La vie est flamboyante, il pousse sur les orteils, s'envole, il est le ciel et les collines, l'eau et le feu, le monde est rouge braise. Dans une foulée fantastique, celle dont il a rêvé toute sa vie, il franchit la ligne sacrée. Le bond du démon ! Qui ouvre la porte de l'au-delà. À l'instant, 4 litres 7 de sang se ruent d'un seul jet vers son coeur qui explose comme une grenade. La hyène rit à la mort, l'aigle referme ses serres. William Kipkugi mord la poussière sans un cri. Rouge, noir, noir, noir. Au loin, par-dessus les Alpes, le soleil termine sa course à son rythme pépère, et plaque une crête de gelée rose au pic de Chamrousse qui coiffe le paysage.
Extrait de "Foulée noire" © Baleine, 1995
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Ce matin, Radio brune a confirmé la nouvelle. Charlie fait sûrement partie des cinq cents personnes qui ont été arrêtées. Ce n'est pas parce qu'on aurait acheté récemment un animal brun qu'on aurait changé de mentalité, ils ont dit. "Avoir eu un chien ou un chat non conforme, à quelque époque que ce soit, est un délit." Le speaker a même ajouté "injure à l'État National". Et j'ai bien noté la suite. Même si on n'a pas eu personnellement un chien ou un chat non conforme, mais que quelqu'un de sa famille, un père, un frère, une cousine par exemple, en a possédé un, ne serait-ce qu'une fois dans sa vie, on risque soi-même de graves ennuis.
Je ne sais pas où ils ont amené Charlie. Là, ils exagèrent. C'est de la folie. Et moi qui me croyais tranquille pour un bout de temps avec mon chat brun. Bien sûr, s'ils cherchent avant, ils n'ont pas fini d'en arrêter des proprios de chats et de chiens.
Je n'ai pas dormi de la nuit. J'aurais dû me méfier des Bruns dès qu'ils nous ont imposé leur première loi sur les animaux. Après tout, il était à moi mon chat, comme son chien pour Charlie, on aurait dû dire non. Résister davantage, mais comment ? Ça va si vite, il y a le boulot, les soucis de tous les jours. Les autres aussi baissent les bras pour être un peu tranquilles, non ?
On frappe à la porte. Si tôt le matin, ça n'arrive jamais. J'ai peur. Le jour n'est pas levé, il fait encore brun dehors. Mais arrêtez de taper si fort, j'arrive.
Extrait de "Matin brun" © Cheyne éditeur, 1999
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J'ai horreur de son côté fille de boulanger. J'ai rien contre les boulangers, surtout quand, comme son père, ils sortent du four les meilleurs croissants de l'Alma, mon quartier, et même de Grenoble, la ville où j'habite. Mais je n'aime pas Pristella, c'est ainsi. Fredo a mauvais goût. Il tient ça de ma mère. Du père on tient rien, on l'a jamais connu. Il faut voir ma mère le matin de Pâques descendre la rue Très-Cloîtres, traverser la place Notre-Dame, tanguer dans les rues piétonnes entre les commerces bon chic et les devantures bon genre pour aller s'échouer sur son banc d'église. Elle est aussi large que haute, ma mère. Noire des pieds à la tête qu'elle couronne d'un chapeau de paille aile de corbeau, une sorte de crêpe brûlée qui aurait loupé sa Tefal. Elle roule plus qu'elle n'avance, laissant dans son sillage un parfum que j'adore, un mélange de fleur d'oranger et de basilic, des odeurs simples qui me rappellent l'Italie quand on allait en vacances du temps où le grand-père était encore en vie. J'adore ma mère. Elle est née à Montalcino, un village paumé de Toscane, et si d'aventure mes copains se moquent d'elle sur son passage lorsqu'elle s'habille comme un éclair au chocolat pour aller à la messe, elle leur lance un regard rital si noir, si perçant que ce sont eux qui baissent les yeux et la saluent. J'aime bien mon quartier. Il y pousse des pizzerias comme les brocolis dans le jardin de grand-père. Pour voyager sans me déplacer, me dépayser, pousser une pointe vers le Sud c'est facile. Le soir, je m'assieds sur le parapet du pont Saint-Laurent face au quai Perrière et je regarde. Tous les pizzaïolos sur le seuil de leur restaurant s'essuient les mains sur leur grand tablier enfariné en attendant le client. On se croirait à Florence. Je vois pas pourquoi le maire de Grenoble s'obstine à parler français. Tout le monde aime les Italiens, on les envie même. Il y a bien les Arabes qui gagnent du terrain, mais en fin de compte ça se passe pas trop mal, on s'entend bien. Fredo dit qu'on les a mis à notre botte. Il est marrant quand il veut le frangin, mais ses blagues ne sont pas toujours bien comprises. Ça a failli mal tourner avec Miloud qui ne savait pas que l'Italie avait la forme d'une santiag et que Fredo jouait avec les mots. Ça s'est bien terminé finalement et ils sont allés, bras dessus bras dessous, siroter des cafés à la terrasse du Tlemcen, le bistrot du père à Miloud. Chacun ses commerces. On boit un coup chez les Arabes, puis on file manger une margharita mozzarella-anchois chez les Italiens. Il y a de la place pour qui veut travailler à l'Alma.
Extrait de "Pinguino" © Syros, Souris noire, 1994
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