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Franck Pavloff


C'est vendredi soir, les places sont rares, elle est obligée à nouveau de changer de table, de se tasser dans l'angle des toilettes, bousculée par les battements de la porte western. Elle n'a pas la force de s'en aller, de briser la spirale de la déprime, elle s'incruste dans un lieu qui lui renvoie qu'elle n'y a pas sa place, comme quand on appuie bêtement sur une dent enflammée pour s'assurer que la douleur est bien là.
Au lieu de faire face à sa nouvelle vie, elle s'accroche à des images d'avant, petite naufragée fascinée par le paquebot qui coule alors qu'autour d'elle flottent des planches de salut.
Un type avec un casque de moto là-bas au bar, cheveux dans le cou et veste de cuir, Thomas ?
Ses mains se bloquent au rebord de table, sa respiration s'arrête. Le motard se retourne, il a une moustache et au moins trente ans. Qu'est ce qu'elle croit, que pour elle Thomas se risquerait en territoire inconnu ? Prince charmant et tout le tralala ?

- Non, non, j'veux rien, merci.
- S'agit pas de dire merci, s'agit de commander ! alors ?
- Ça va, je pars !
- C'est ça, deux heures que t'es là, c'est pas le foyer du bahut ici.
Mina s'en fout de l'avis du garçon, elle va finir par le savoir qu'elle est de trop.
Elle se fraie un passage dans la foule comme on écarte du coude une haie d'épineux, récolte une ou deux engueulades, quelques mots de drague.
Indifférente elle est déjà dehors dans la nuit de début décembre, hébétée, chassée du ring où elle ne combat plus.

Elle fait quelques mètres, revient sur ses pas, rajuste sa sacoche, traverse le carrefour en aveugle.
Une voiture la frôle en faisant miauler son klaxon. Elle gagne un Abribus, s'adosse au panneau de pub où un couple s'enlace dans la mer bleu-lagon d'un club de vacances tropical. Ses tropiques à elle ce sont sur sa gauche le lycée désert qui plombe de gris la plage de macadam, en face les néons criards de la vitrine du Chanteclair où s'agitent des silhouettes d'indigènes, sur sa droite le boulevard du Colonel-Rambaud, chef de tribu à qui est dédiée l'avenue bordée de cocotiers.
Et plantée au milieu, Mina la minable comme elle l'a entendue plus d'une fois, Mina qui ne sait plus si elle envie ce couple tropical même si c'étaient les bras de Thomas qui la serraient, ou si elle souhaite que le sol s'ouvre sous ses pieds pour disparaître avec son rat d'angoisse, dans les profondeurs de l'oubli.

Une voiture ralentit, des têtes floues la dévisagent, il ne faut pas qu'elle reste là.
Elle affronte la nuit de Montreuil avec les seules armes de ses seize ans et la certitude que ce soir ça va passer ou casser.
Pourquoi, comment, elle ne saurait le dire exactement. Ce qui est certain, c'est qu'elle ne rentrera pas à Château-Rouge.
La suite appartient au hasard, au destin, à la chance aussi, car dans les nuits que l'on croit désertes il y a toujours des prédateurs qui guettent les âmes égarées.

La ligne droite du boulevard du Colonel-Rambaud lui ouvre la voie royale de sa fugue nocturne.

© Franck Pavloff