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Chantal Pelletier
INFIDÈLE
Infidèle,
Depuis ton départ, tu me harcèles. Pire qu'un moustique entêté, car ces stridulantes bestioles ont au moins la décence de n'emmerder le monde qu'aux heures sombres de l'été. Toi, tu m'assailles à longueur de nuit et de journée, quelle que soit la saison. Il faut dire que tu ignores la décence. Tu as toujours été pire qu'une putain. Une chienne en chaleur. Ce genre de femmes à prendre par tous les trous, qui sait se frotter aux hommes pour les faire durcir. Devant tant d'obscénité, j'ai parfois compris le dégoût qu'éprouvaient les homosexuels pour les femmes. Ne pas se comporter en femelle mais en mère et compagne est un équilibre enviable, qu'une goinfre comme toi n'a jamais pu atteindre, et peut-être ne mérites-tu pas d'appartenir à la race humaine, même dans la sous-catégorie des femmes. La gloutonnerie est le propre de la bête.
Ton insatiable besoin de faire rire me paraît tout aussi condamnable. Ton baratin habile, tes bons mots, les impitoyables moqueries ont, dès l'enfance, réduit trop de proies à néant, et le jaillissement du rire, qui fut ton principal instrument de conquête, t'était plus indispensable que la semence de tes amants. Ton corps insupportablement parfait et ton visage de star n'auraient pas suffi à t'assurer une emprise aussi pernicieuse sur les autres. Que tes stratagèmes nous aient conduits aussi nombreux ici pour saluer ton départ est impardonnable.
Ton ultime forfait est en effet le pire. Si encore j'étais la seule à injurier ton absence ! Mais tous ceux qui t'ont approchée ne savent comment survivre. Ce crime doit donc être jugé et il est grand temps que nous portions plainte. Tu n'aurais pas dû perdre ta bataille contre le destin. Cette défaite met en danger la vie d'autrui, et même si tu es jugée par contumace, la sentence aura au moins valeur d'exemple.
Inutile de te souhaiter les flammes de l'enfer, et cela me console. Tu les connaîtras à l'instant, dans la diabolique soufflerie du funérarium qui transformera en cendres tes kilos de chair, d'esprit, de tripes, de paroles et de rires. S'y mêlera, jusque dans les poussières blanches de l'urne laquée, ce papier noirci de rancune. Je le glisserai dans ta poche en me penchant sur toi une dernière fois, pour gueuler que ta mort est une infraction grave, méritant la condamnation à perpétuité.
© Chantal Pelletier
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