|
| |

Christophe Petchanatz
Ça fait des jours qu'il est pelotonné sur cette branche. Il me surveille du coin de l'oeil. Je suis tout sec, miteux ; cela ne m'empêche pas de descendre de temps en temps pour me dégourdir les jambes. Les bouts de bois cloués au tronc commencent à s'abîmer. Je fais un petit tour, je souffle sur mes doigts ; je m'ennuie presque tout le temps. Goguenard, il s'étire en soupirant. (Cela grésille à peine. À peine.) À l'intérieur, quand on regarde, outre que ça fait loucher et que ça donne mal à la tête, on aperçoit de petites encoches parfaitement régulières. Des écailles concaves. On pourrait y ranger des agates, des bonbons, des allumettes... Ce serait ravissant. Lorsque je remonte, il hoche un peu la tête, comme pour m'approuver. Cela m'inquiète assez. Je m'approche du mur ; le courant d'air fait bouger les persiennes. Il y a dans la cour quelques personnes silencieuses qui attendent en battant la semelle. Amnésie. Quand je marche dans l'herbe mouillée, quand je considère les taupinières et cette vieille chambre à air dans le fossé, devant tant de bassesse le désespoir me prend ; je voudrais tout abandonner. Je grimperais quatre à quatre les escaliers, mes basques voleraient, claqueraient, tranchantes ! - et je viendrais hurler dans ce bureau où un petit personnage se tient calmement assis derrière un pupitre. J'aurais une tête immense - elle emplirait la pièce -, une immense tête rouge, des mâchoires solides... (Je reste là devant le pré. Il fait un peu frisquet. La vaisselle sèche dans l'évier, je l'entends qui très sournoisement se cristallise. Dans un an, peut-être moins, d'imperceptibles fissures apparaîtront sous le verni. Pour ceux qui arriveront, qui ne seront pas au courant, il conviendra qu'ils se montrent très prudents, qu'ils marchent en levant bien les pieds et qu'ils aient, si possible, chaussé de solides bottes en caoutchouc.) Alors je retrouve mon gîte, avec l'autre qui transpire et sourit à mes côtés. On se connaît, on partage certaines idées ; on a même jadis échangé quelques mots. Le soir quelqu'un s'en va, quelqu'un démarre péniblement sa mobylette, avec force jurons et ahanements. Le moteur cale, regimbe, pétarade, entraîne enfin dans l'ombre grasse du chemin cet équipage truculent. L'homme a bu, c'est certain, et les sacoches paraissent drôlement pleines. On se demande pourquoi il prend, dans ce vacarme, la peine de siffloter. Guilleret. Alors je m'installe de mon mieux sur la fourche moussue d'une grosse branche. Il faut faire attention : l'écorce se détache, l'aubier est tout gluant - et les feuilles sont couvertes de pucerons. Feuilles vertes, trop vertes, et cirées, avec de petites baies violettes en dessous, petites baies d'aspect inoffensif, ayant tout l'air d'avoir envie, terriblement envie, de se faire manger, de craquer sous la dent, de répandre leur jus sur les gencives et sur la langue, suc qui brûle, qui creuse la chair et fait lancer aux malheureux qui s'y sont laissé prendre des cris épouvantables. Leurs faciès inhumains, sanguinolents, sont comme de gros morceaux de viande posés sur leurs épaules, un atroce collage. Ceux qui n'en meurent pas continuent d'errer en vociférant, se roulent dans les ronces, essaient de se noyer en plongeant ce qui leur sert de tête dans un frais ruisselet ; ils courent à l'aveuglette en se tordant les mains, se jettent contre les arbres... Pour finir, compatissantes, les bêtes viennent et les mangent.
Extrait (début) de La "Crécelle", texte court, en cours depuis quelques années © Christophe Petchanatz
| |