biographie

bibliographie

 extrait

animations


 

Bernard Pruvost


Soudain -  mais pourquoi cette brusquerie, cette soudaineté, allez savoir - tandis que je m'étais désarmé en abandonnant à la table qui les supporte avec une certaine patience, il va sans dire, un régiment de crayons (pointes sèches, mines grasses ou entre les deux), une petite escouade de flacons d'encres, un taille-crayons qui accompagne tout le monde, une gomme -  pas arabique pour un sou -, une plume et ce qui la porte, d'autres crayons encore et un contingent assez restreint de peintures à l'eau, soudain donc, et pour autant qu'il m'en souvienne - mais, quelles certitudes en ce domaine oseraient-elles se targuer d'avoir effectivement choisi d'investir ces terrains de papier dit "à la cuve" que d'ordinaire les seuls relieurs contraignent à leur gré - les premiers arrivés débarquèrent d'une folle nef.

Ceci fit mine de se produire près d'un an après la fin du siècle dernier. D'emblée, ou plutôt illico (comme se complurent à le dire huit, au moins, d'entre eux) ils jetèrent l'ancre ; quant à moi, pour ce qui est du mouillage, je me contentai de jeter l'encre, avec une feinte lenteur.
Ils ancraient. Ils s'ancraient. À ce moment-là il me semble bien que j'entrai, que j'encrai. Je jetai l'encre et maintenant que j'y pense, je me demande (sans doute à tort) s'il n'était pas tout simplement dix-sept heures dans une ante-pénultième sensation caniculaire peu éloignée somme toute d'un été aux diffluences crépusculaires.

Enfin il a plu ; une pluie de taches d'encre. Une pluie d'automne peu fournie, qui s'est installée sans façon sur le verso bis de ce papier de garde dont j'ai déjà si peu parlé. N'évoquons pas le recto : des tâcherons - docteurs ès-tachisme - ; l'histoire ne le dit pas, mais sans coup férir, on peut annoncer qu'ils étaient payés à la tache. Plus tard, les crayons viendraient se mêler au monologue encré, l'aider, le contrarier.
Plus d'un était enduit de graphite.
Dans l'ensemble, ils s'en trouvaient noirs, blancs, gris ; quoiqu'il en soit, qu'on le veuille ou non, certains et pas des moindres naviguèrent d'un blanc qui n'en n'était pas un, jusqu'aux noirs parfois plus prolixes. Des quantités de nuances se mirent à exister entre les blancs, le noir, le gris. Et ainsi de suite.

(Finalement, une foule minuscule se révèle sous l'aspect clair-obscur d'une forêt impavide de crayons gras, très gras même dans plus d'un cas. Il faudra vernir leur sang sans faillir.) Gras donc, ils l'étaient. Plus gras que de raison et que la raison fût grasse nul ne cherchait à le nier.
Pourtant fallait-il les disgracier plus que les dégraisser..., leur faire subir un régime amaigrissant, les inciter à perdre leur graisse mais non leurs grâces et à faire couler tout ça sur le papier. Oui. Pour ce faire, dans certaines circonstances, un lavage s'imposerait. D'eaux claires, fraîches, tièdes, chaudes, tropicales, arctiques, brûlantes. Pendant ce temps, d'autres spécimens appelaient de tous leurs voeux la gomme grise dite "mie de pain". J'en ai acheté une puis deux et lentement elles sont intervenues, à petites touches, s'en sont prises à l'excédent.

Dans un premier temps, le plus grand nombre aurait sans doute prôné l'accident de la circulation, l'hémorragie par exemple. Un incident de sang, de sang froid, de sang-mêlé. Ce fut parfois une effusion de sang, un sang d'une noirceur effroyable, mais pas tant que ça, mis à part que quelques sanguinaires dès après avoir été sanguinolents devenaient exsangues, mais pas trop tout de même.


Sur ces entrefaites, les papiers se mirent à boire l'encre, à vampiriser le sang très sombre contenu dans ma bouteille de Nanking dont l'étiquette prétend que l'équivalent d'encre de Chine trouve dans l'anglais "intense indian ink" son seul équivalent ; comme quoi, la géographie quand elle l'a décidé, veut être sombre, d'encre.


Pourtant le moment n'était pas venu de s'immerger dans une nuit d'encre. (Au moins la moitié de la troupe se faisait du mauvais sang. Il fallait concocter une solution. Une prise de sang s'avérait totalement superflue. Il fut question pour les moins concernés de se grimer, de se colorer.)

Mais si tel était le cas pour les plus chanceux, d'autres moins veinards favorisaient forcément l'immersion en eaux troubles, régentées par les seiches, les pieuvres et leurs tentacules. C'est vrai - encore faut-il le dire à grande vitesse - que, là sont les seiches fabricantes de sépia.
Sans crier gare, la plume crachait l'encre qui se mit en devoir de couler sans demander son reste, ce en quoi elle avait grand tort ou entièrement raison.

Comme je l'ai déjà dit nous étions en mer et il était nécessaire de lever l'ancre. Bien en dessous, les seiches relevaient l'encre et la crachaient sans demeurer à l'ancre. C'est vrai qu'elles n'étaient pas navire de leur état. Quant au buvard, il s'en fichait royalement. Trois cents gouttes d'encre allèrent à lui : il les but, trinquant comme certains papiers. Et le tour fut joué si l'on veut. Mais ce n'est peut-être pas aussi simple que ça.


Cependant, de mauvaise humeur, tout sang froid abandonné, toute coagulation abjurée, l'un parmi les plus décidés (mais je ne le connais pas très bien, ni lui ni les autres d'ailleurs) à se livrer sans conteste à une sarabande qu'il est inutile de réprouver, s'est mis sur ses pieds, qu'il a griffus, tandis que pas mal de ceux qui restaient se gaussaient et que d'autres non. Le griffu n'avait pas l'air commode. En tout cas c'est ce qu'il laissait croire. Mais avec ces gens-là, comment savoir, sans se faire un sang d'encre ? À suivre.

© Bernard Pruvost