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Patrick Ravella
Il y a l'exemple de cette forteresse qui fatiguait les Grecs. Les familles brillantes sous les armes, les congrès de lances, les meilleures épées, rien n'y faisait. Chaque héros vaincu, traîné dans la poussière, renforçait l'enceinte avec ses vertèbres. Les boucliers pouvaient prédire maints assauts, pas un qui entrât dans la place.
Les bateaux n'en finissaient pas. D'abord on les brûlait tous, pour ôter l'espoir aux assiégés. Ensuite on les déclouait planche à planche, on les recintrait sur les flancs du grand cheval. Puis on feignait de se rembarquer à leur bord. Toujours ils se prêtaient, renouvelés sans façon, ductiles, indispensables - comme les épouses restées au pays.
Dans la place, beaucoup d'hommes se croyaient immortels.
Extrait de "Forteresses" © Cheyne éditeur, 1991
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Si vous rêvez être perdus dans la jungle, capturez un zèbre cartographe. Au milieu de son front, entre les deux yeux, il y a une tache ronde intitulée "vous êtes ici", et un plan dessiné en noir sur sa robe blanche. Ce n'est pas facile d'attraper un zèbre en rêve. Vous pouvez le poursuivre toute la nuit et au matin, quand vous mettez enfin la main dessus, vous constatez que ce n'est qu'un zèbre ordinaire. Pas de carte. Mais peut-être avez-vous déjà retrouvé votre chemin.
Extrait de "C'est la jungle" © VR/SO, 1996
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Un matin, le jardinier se regarde dans un miroir et convient qu'il n'aime plus son visage. Il descend au potager, choisit parmi ses courges la plus belle et la greffe sur ses épaules, à la place de sa tête qu'il laisse rouler sous les feuilles. Lorsqu'il déjeune de bon appétit en face de sa femme, elle semble ne s'apercevoir de rien, et de toute la journée elle ne lui fait aucune remarque sur la courge qui lui sert maintenant de tête. Le soir elle l'embrasse et s'endort tranquillement.
Le lendemain, le jardinier regrette déjà son ancienne tête. Il retourne au potager la chercher, mais voilà : elle a germé pendant la nuit comme un bon légume. Ce n'est pas une tête, mais douze ou seize, toutes semblables, qui s'épanouissent au milieu des courges. Le jardinier ne sait laquelle prendre, il en remet une au hasard. Ce n'est pas la vraie, mais une simple copie pas encore mûre, dépourvue de souvenirs, ignorante et folâtre. En revanche elle est pleine d'espoir.
In © "Bacchanales", n° 13, 1998
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