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Pierre Senges


          Faites vos affaires : creusez des trous pour en reboucher d'autres, sucez si ça vous est permis le pétrole par la racine, jouez avec des nombres, faites des bulles de zéros sans aucun reflet - faites vos affaires : revendez une usine de cornichons pour mieux racheter un élevage de vautours, sous-traitez aux coins du monde, exténuez des couturières, faites fortune en vendant de la capsule de bière, non pas une capsule, un milliard de capsules, et l'année prochaine, si la tendance se confirme, un milliard de milliards, et le marché vénusien encore vierge de toute capsule - et même, pendant que j'ai le regard ailleurs, fourguez des livres en supermarché selon l'épaisseur de la tranche, si vraiment la survie du pays comme celle de votre propre système digestif est à ce prix - mais taisez-vous, de grâce, inspirez-vous si possible des cambrioleurs tels qu'on les aimait à l'époque d'Arsène Lupin, comptez sur le silence pour parfaire vos vols, puis allez vous fondre dans la foule des boulevards. Le pire n'est pas de voir un certain Chef Entrepreneur, pas plus marquis que moi sous la République, s'offrir au matin de ses septante ans une maison d'édition, une pyramide de livres et toutes les petites mains qui les fabriquent, mais de l'entendre faire l'éloge de la culture, lui qui ignore tout de la lecture, sinon qu'il faut se lécher l'index (croit-il) à chaque page tournée. Qu'il ravale donc son panégyrique, et s'occupe de ses seules compétences, l'art du vestibule, le cornichon, l'élevage de vautours, la marge, la marge, autant dire mes gages, mes gages : ses propos sur le savoir sont tout craché le discours du curé sur la pécheresse, d'une tolérance faisant froid dans le dos.
         Un groupe d'investissement est une tautologie en marche : une machine à fabriquer tout court (Tinguely s'en est déjà moqué, et ça a été un triomphe) : l'argent avec de l'argent, comme si était advenue l'Utopie où l'on pourrait enfin fabriquer du beurre à partir du beurre. Soit, admettons, l'idée de profit pur est peut-être une étape vers l'abstraction platonicienne - l'amour de l'amour, l'art pour l'art, "l'amabam amare" d'Augustin -, on en viendrait à admirer au cours des mystérieux conseils d'administration, non plus des investisseurs, la mine paniquée des poules en batterie, mais d'évanescents jongleurs de chiffres : pythagoriciens, poètes, lévitant au-dessus des graphiques. Un groupe d'investissement, retenez bien ce nom, a pour devoir de gagner de l'argent, il serait capable pour ce faire de plagier les slogans les plus arcadiens de soixante-huit, jouir sans entrave, interdir d'interdir, mais aucun humaniste ne saurait trouver dans le Code ni la Constitution un argument pour l'empêcher d'agir.
          On accepte de le voir commercer le parfum, rien de plus normal, ou le médicament, ou l'eau potable vendue à la goutte, ou l'avion de chasse ; bien entendu, chacun se désole, mais la désolation devient d'une tout autre nature le jour où l'investisseur, pour flamber ses bénéfices, se tourne vers la librairie. Il s'agit d'un malentendu, visiblement quelqu'un s'est trompé : soit nous, qui avons cru choisir le livre pour son peu de rentabilité, sûrs et certains de ne pas voir dans ses parages des malfaiteurs, des conseillers financiers, aussi impatients que des veuves héritières - soit ce Chef Entrepreneur, convaincu de découvrir un pactole là où il n'y aurait qu'un peu de cellulose (des tonnes de papier par endroit recouvert de signes). L'idée que le livre peut satisfaire au bout d'une chaîne énigmatique des propriétaires d'actions Trucmuche est une idée désagréable : la plupart d'entre nous croyait que la seule jouissance offerte, sans même en être certain, par un livre, était une jouissance de cabinet de lecture, de silence, de parole différée, d'interrogation, de suspens, d'étrangeté, de mélancolie et de gaudriole ; il nous faudra apprendre désormais que la jouissance offerte par le livre, cash, est un pourcentage à deux chiffres, si fascinant "deux-chiffres" - (un ivrogne de la trempe de G.B. Shaw envisageait le nombre d'apéritifs qu'il aurait pu s'offrir s'il avait mis de côté depuis toujours l'argent dépensé en boissons - je ne crois pas que l'Entrepreneur rêve dès à présent au nombre incroyable de parties de lecture qu'il pourra s'offrir une fois vendus tous les livres de sa boutique).
          Tout de même, tout de même : une drôle d'idée, et comme beaucoup d'autres j'attends le jour où le maître du Fond d'Investissement fichera le camp sans oublier sa mallette, disant : le livre, décidément, ne paye pas.

© Pierre Senges, 2004