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Alain Turgeon
C'est comme une mère les lettres. Suffit de leur demander gentiment et elles vous donnent tout. Moi par exemple, je suis un ignorant ou presque, en tout cas un inculte. Et pourtant je fais pas un gros complexe avec ça. Je sais pas c'est quoi le nouveau roman ou les concepts littéraires, j'ai pas lu grand-chose mais j'ai lu des choses très bonnes. C'est ça qui est l'important. Dans Homère ou dans la Bible, j'ai trouvé tout mon essentiel. Faut pas croire que je me vante, si ça se trouve j'ai complètement rien compris ou tout à côté de la plaque. En tout cas, après cette impression de puiser l'essentiel où il y en a, pu rien m'impressionne. Pour moi, c'est une bande de copains la littérature. Ils s'écrivent tous les uns les autres ces gens-là. Ils font ça dans tous les siècles partout. Le lecteur lui, il doit payer sa place du livre. Les esprits fins ils passent leur temps à se demander où ça en est l'art du roman aujourd'hui. Moi sincèrement j'ai aucune idée dans ça. Et je peux pas dire que ça m'empêche de dormir quand je dors. De toute façon je pense, l'art du roman il est là où qu'on l'a laissé la dernière fois qu'on s'en est servi. C'est logique. Des fois, il y en a qui me voient écrire. Je fais toujours ça assez en cachette mais ce que je cache ça finit toujours par dépasser un peu. Alors c'est pas évitable, on me demande ce que j'écris comme ça. Le drôle, c'est que jamais j'arrive à définir. C'est bien tout juste si je sais que c'est pas un essai. En tout cas, je peux pas dire que c'est un roman, ça me mettrait bien trop mal à l'aise de dire ça. D'ailleurs un roman, je sais même pas vraiment c'est quoi et ceux qui disent qu'ils le savent je trouve qu'ils le savent pas eux autres non plus souvent. Écrire pour moi, ça part d'un gros constat d'échec. Celui qui est bien dans son ménage, qui a un boulot très intéressant et qui joue au tennis le mercredi, s'il aime ça, il écrit pas. Il y a que des ratés finis pour vouloir devenir écrivain. Je pense qu'on se met à faire ça, cette chose puissante et honteuse, quand on devient convaincu que toutes les autres choses qu'on pourrait les tenter se ramèneraient à encore plus d'échec. Là-dessus, il y a pas plus convaincu que moi. Donnez-moi n'importe quoi et je vous le rate. Champion de l'échec moi. Moi je rêve beaucoup de ça devenir écrivain. Mais je vois pas bien que ça pourrait être possible parce que j'écris n'importe quoi qui passe dans ma tête et à cause de ma paresse qui est très très grande, je peux même pas rien corriger. En plus jamais j'accepterais que quelqu'un je sais même pas qui, il se permette de me dire comment faut écrire ci ou ça. Ponctuation subjonctif des verbes et tous des trucs que moi je m'en fous pas mal. Sauf l'orthographe et encore. Pour moi c'est pas ça l'important. Et pourtant pour beaucoup d'autres gens, c'est ça l'important pour eux. On pourrait penser que c'est pas si grave d'être un raté pour quelqu'un. Après tout, quand on regarde bien, tout le monde ou presque est raté. Mais l'insupportable pour le raté-écrivain, c'est que ça baise pas un raté par rapport à un qui l'est pas. En tout cas, même si c'est pas vrai cette comparaison, c'est vu comme ça dans la tête. Quand les écrivains ils disent que tout part des tripes, c'est évidemment chacun la sienne qu'ils veulent dire. Moi je vais juste chercher du pain par exemple. Si la boulangerie est assez loin, c'est sûr je vois au moins vingt trente femmes que je voudrais coucher avec elles. Là, tout de suite. Mais malheureusement, la société elle est pas du tout organisée pour que les gens se rencontrent. On est tous les uns contre les autres très méfiants. Surtout à cause de l'argent. Alors c'est comme ça que ça finit, je rentre avec ma baguette sous mon bras et je baise pas. Pourtant c'est presque sûr que dans les vingt trente que j'ai vues, il y en a au moins une qui aurait peut-être éventuellement eu envie pour coucher avec moi. Le gros problème, c'est que je sais pas du tout c'est laquelle. En plus quand je rentre, je me dis qu'elles sont de moins en moins bonnes les baguettes, ça se perd les bonnes choses. Ils ont raison les vieux. En fait quand j'y pense, je veux pas du tout changer le monde. Je sais que je suis pas capable et il est même pas question d'essayer. Tout ce que je voudrais idéalement, c'est changer son attitude à mon égard. Par exemple, je voudrais qu'on me permette d'être aussi gentil que je le suis en fait sans pour autant devoir me défendre. Je crois que c'est de là qu'il part mon appétit incommensurable pour la gloire. C'est pas l'argent ou le pouvoir qui m'intéresse. Tout ce que je veux, c'est pouvoir me montrer gentil librement, pouvoir être humain. La gloire pour moi, c'est donc une chose qui est très simple : pouvoir parler à des gens que je connais pas mais que j'ai envie de leur parler quand même. Il faudra bien un jour qu'on apprenne à se rencontrer en dehors des cadres de la nécessité, juste comme ça, parce qu'on en a envie. Mais en attendant qu'on fasse ça tous, tout ce que je vois c'est écrire.
Extrait de "Gode blesse" © Michalon, 1997
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